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le 18 décembre, que j’ai inondé l’Italie de votre circulaire, par des amis s’entend, pas personnellement. Il a été nécessaire d’écrire une masse de lettres dans toutes les parties de l’Italie pour expliquer aux amis le véritable sens de notre lutte contre Londres, et pour disposer en notre faveur les demi-amis et les quarts d’amis [1]. » Il m’écrivit, pour me faire part de ses idées sur la campagne que nous venions d’ouvrir sans lui, et à laquelle il allait maintenant s’associer avec ardeur, une longue lettre qui l’occupa trois jours (30 novembre-2 décembre), et dont il note l’envoi, le 2 décembre, sur son calendrier-journal en ces termes : « Envoyé lettre immense (46 pages) à James ».

Mais, vers le milieu de décembre, Bakounine s’inquiète de ce qui se passe à Milan, où Achille Bizzoni, le directeur du Gazzettino rosa, — un de ces « quarts d’amis » dont il avait parlé à Joukovsky, — ne publiait dans son journal ni la circulaire de Sonvillier, ni un article qu’avait écrit un ami tout à fait sûr et dévoué, celui-là. le jeune et énergique Pezza. Et voilà que le numéro du 20 décembre du Gazzettino rosa lui apporte, au lieu de la circulaire, la reproduction de l’article de la Emancipación de Madrid (p. 245) ; et que le lendemain 21, le journal publie un article intitulé L’Internazionale, et signé Un internazionalista, article dont l’auteur, commentant la Emancipación, disait : « Des lettres du Conseil général nous assurent que cette déclaration des Espagnols est en parfaite harmonie avec ses propres vues ». Le 22, Bakounine commence une lettre qu’il destinait à la Révolution sociale de Genève ; il y reproduit l’article de Un internazionalista qui, dit-il, semble avoir été écrit sous l’inspiration directe de Londres, et une partie de celui de la Emancipación, et constate que, s’il fallait en croire le Gazzettino rosa, le Conseil général approuverait les vues des Espagnols, qui sont les mêmes que les nôtres : « seulement, ajoute-t-il, nous sommes très curieux de constater l’effet que cette conversion subite produira sur les démocrates socialistes de l’Allemagne et de la Suisse allemande, aussi bien que sur les internationaux citoyens genevois et membres de la Section centrale de Genève, qui ont fait évidemment de l’Internationale un instrument politique entre les mains du radicalisme bourgeois à Genève [2] » Le même jour 22, Victor Cyrille, un jeune communard échappé de Paris et réfugié en Italie, où il était entré en relations avec quelques socialistes, arrivait à Locarno ; Bakounine l’accueillit avec cette confiance prompte à se donner, qu’il accorda plus d’une fois à des indignes [3] ; Cyrille passa plusieurs jours avec lui. Le 23, Bakounine se mit à écrire une lettre à ses amis de Milan, leur disant :


Frères, que se passe-t-il donc chez vous ? Votre silence, accompagné du silence obstiné du Gazzettino rosa, m’étonne, m’afflige, m’inquiète. Le Gazzettino non-seulement ne publie pas notre circulaire avec l’article de Burbero [Pezza], mais il paraît prendre parti contre nous. Vous avez sans doute lu dans le numéro du 21 l’article L’Internazionale, signé Un internazionalista. C’est un article d’ailleurs fort remarquable et que j’aurais souscrit avec plaisir, excepté une seule phrase, celle où il parle des vues du Conseil général, comme si ces vues avaient une importance soit dogmatique, soit gouvernementale... J’accepte parfaitement, et tous mes amis accepteront, j’en suis sûr, tant l’esprit que la lettre de l’article [de la Emancipación]... Le Conseil général déclare que cette déclaration des internationaux

  1. Cité par Nettlau, p 577.
  2. Cité par Nettlau, p. 583. Cette lettre resta inachevée et ne fut pas envoyée.
  3. Comme on le verra au tome III, Cyrille finit, quelques années plus tard, par être suspecté de connivence avec la police italienne (Mme André Léo, dans une lettre de 1878, affirme qu’on en a la preuve, « et deux fois plutôt qu’une ») : en 1871 il paraît avoir été encore sincère, et son exubérance n’était pas d’un agent provocateur, mais simplement d’un emballé.