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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/581

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Je quitte l’Espagne — à laquelle je reviendrai tout à l’heure — pour parler de l’Italie. On a vu que la polémique de Bakounine contre Mazzini avait été pour lui l’occasion de nouer dans ce pays des relations nouvelles ; et il en avait profité, après la Conférence de Londres, pour éclairer ses correspondants sur ce qui faisait le véritable objet du conflit entre le Conseil général et nous. Mais Engels, de son côté, n’était pas inactif : il entretenait un commerce suivi de lettres avec un certain nombre de personnes et de journaux en Italie, et il y calomniait Bakounine, en des écrits confidentiels, de la façon la plus perfide. Son principal correspondant italien était à ce moment un jeune homme d’un caractère simple et modeste, à l’esprit studieux, qui, destiné par sa famille, bourgeoise et cléricale, à la carrière diplomatique, venait de passer quelques années en France et en Angleterre, avait fait à Londres la connaissance personnelle de Marx et d’Engels, et, converti par eux au socialisme, était retourné en Italie en 1871 ; il avait été l’un de ceux qui, avec Carmelo Palladino, Emilio Covelli, Errico Malatesta, reconstituèrent la Section de Naples après sa dissolution policière en août 1871 ; et il est vraiment amusant de constater que ce correspondant s’appelait Carlo Cafîero. Âgé alors de vingt-cinq ans, Cafîero était par son sérieux, son dévouement, et l’indépendance que lui assurait sa situation de fortune, un des hommes sur lesquels la coterie marxiste fondait le plus d’espérances. Le Congrès « ouvrier » convoqué par les mazziniens se réunit à Rome le 1er novembre ; Cafîero s’y rendit comme représentant de la Section de Girgenti (Sicile) de l’Internationale ; il était accompagné de Tucci [1], qui représentait la Section de Naples ; le Congrès ayant voté un ordre du jour par lequel il adhérait aux principes professés par Mazzini, Cafiero, Tucci, et un délégué de Livourne, De Montel, signèrent (3 novembre) une déclaration disant qu’ils regardaient ces principes « comme contraires aux vrais intérêts de la classe ouvrière et au progrès de l’humanité », et se retirèrent. Le Congrès de Rome fit grand bruit en Italie ; les ouvriers socialistes protestèrent contre cette tentative de détourner le prolétariat italien de la véritable voie d’émancipation ; et il faut noter qu’à ce moment Garibaldi, interrogé à la fois par les détracteurs de l’Internationale et par les partisans de la grande Association, et pressé de s’expliquer, prit une attitude franche et courageuse : se souvenant de ce qu’il avait dit aux délégués de l’Internationale, à Genève, en septembre 1867, il écrivit le 14 novembre 1871 à Giorgio Trivulzio, dans une lettre qui fut aussitôt rendue publique, cette parole fameuse : « L’Internationale est le soleil de l’avenir » (L’Internazionale è il sole dell’ avvenire). En opposition aux associations mazziniennes se fonda le 4 décembre, à Bologne, sous la présidence d’Erminio Pescatori, la société « II Fascio operaio », dont le programme, assez mal défini, paraît avoir été de constituer, dans toutes les régions de l’Italie, des « Fasci opérai » (« faisceaux ouvriers») qui, réunis en une grande fédération autonome, auraient adhéré à l’Internationale. Cette nouvelle organisation se donna un organe qui parut dès la fin de décembre à Bologne, sous le titre de Fascio operaio ; elle eut bientôt des Sections dans la Romagne, à Rimini, à Lugo, à Imolu, etc. ; et c’est dans les rangs du Fascio operaio que commença à militer le jeune Andrea Costa, alors étudiant à l’université de Bologne, où il était l’un des élèves préférés de l’illustre poète Giosuè Carducci.


Cependant les hommes du Temple-Unique, à Genève, avaient laissé passer près de deux mois, depuis la Conférence de Londres, sans donner signe de vie. Ce fut seulement le 23 novembre que, dans une assemblée des Sections genevoises, Henri Perret présenta son rapport sur ce qui s’était fait à Londres. Le Comité cantonal proposait l’adoption pure et simple des résolutions de la Conférence ; mais il y eut des réclamations,

  1. Sur Alberto Tucci, voir t. Ier, pages 76 (ligne 2) et 120.