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l'entraîne jusqu'à devenir un jésuite accompli ; par moments, il devient tout simplement bête. La plupart de ses mensonges sont cousus de fil blanc... Malgré cette naïveté relative, il est très dangereux, parce qu'il commet journellement des actes, des abus de confiance, des trahisons, contre lesquels il est d'autant plus difficile de se sauvegarder qu'on en soupçonne à peine la possibilité. Avec tout cela N. est une force, parce que c'est une immense énergie. C'est avec grand peine que je me suis séparé de lui, parce que le service de notre cause demande beaucoup d'énergie et qu'on en rencontre rarement une développée à ce point. Mais après avoir épuisé tous les moyens de le convaincre, j'ai dû me séparer de lui, et, une fois séparé, j'ai dû le combattre à outrance... Son camarade et compagnon S[erebrenikof [1]] est un franc coquin, un menteur au front d'airain, sans l'excuse, sans la grâce du fanatisme.


Voici maintenant ce que je sais par moi-même de cette histoire. Depuis le mois de février, Netchaïef vivait caché, tantôt près du Locle, tantôt à Genève. Je me souviens qu'un jour il arriva chez moi, à Neuchâtel [2], à dix heures du soir, et me déclara, au grand effroi de ma femme, que la police était à ses trousses, et qu'il fallait que je lui donnasse asile pour la nuit. Il passa la nuit, à l'insu de la bonne et des autres locataires de la maison, dans une petite chambre dont le propriétaire m'avait confié la clef pour y remiser quelques meubles, et il repartit le lendemain de grand matin. Au commencement de juillet, pendant que Bakounine était à Genève, je reçus un mot de Netchaïef, m'annonçant qu'il allait m'expédier une malle lui appartenant et me priant de la garder quelques jours. La malle arriva, et je la mis en lieu sûr. Bientôt après, je vis arriver Netchaïef lui-même, accompagné d'un jeune ouvrier italien, grand garçon à l'air doux et enfantin, dont il s'était fait une sorte de domestique ; Netchaïef me dit qu'il partait pour l'Angleterre, et qu'un de ses amis passerait chez moi chercher la malle. En effet, le lendemain, un petit homme à l'air sinistre qui se faisait appeler Sallier, et qui était ce Vladimir Serebrenikof dont il a été question dans la lettre de Bakounine, vint de la part de Netchaïef pour prendre la malle ; je la lui remis sans défiance. Mais un ou deux jours après, deux hommes sonnent à ma porte ; j'ouvre : c'étaient Ozerof et — ô surprise ! — le jeune ouvrier italien (dont j'ai oublié le nom) que j'avais vu accompagnant Netchaïef trois jours avant. Ozerof me demande où est la malle ; je réponds que Sallier l'a emportée ; Ozerof et l'italien lèvent les bras en s'écriant : « Trop tard ! » Ils m'expliquent ce qui s'est passé. Après que Netchaïef eut quitté Genève, Bakounine s'était aperçu que des papiers lui avaient été volés, et avait compris qui était l'auteur du larcin ; mais où était allé le voleur ? personne ne le savait, et on se demandait ce qu'il fallait faire, lorsque le jeune Italien était revenu à l'improviste à Genève : il raconta d'un air piteux que le padrone était très méchant, l'avait traité comme un chien, le menaçait de son revolver pour le faire obéir, et qu'il n'avait plus voulu rester avec lui ; il ajouta que Netchaïef se cachait au Locle. Aussitôt il fut décidé qu'Ozerof — homme d'action — partirait, accompagné de l'Italien, pour aller reprendre les papiers volés, qui, on l'a deviné, étaient contenus dans la malle dont j'ai parlé. La malle n'étant plus chez moi, il ne restait qu'une chose à faire, tâcher de rejoindre Netchaïef et Sallier. Ozerof et l'italien étaient décidés à en venir aux dernières extrémités, s'il le fallait, pour leur reprendre les papiers. Ils se rendirent au Locle, où ils pensaient les trouver. Mais l'expédition n'aboutit pas,

  1. Il s'agit de Vladimir Serebrenikof, qu'il ne faut pas confondre avec Semen Serebrenikof : ce dernier était l'ami de Ross.
  2. J'habitais, depuis mon mariage, un petit appartement dans une maison du faubourg Saint-Jean, quartier de la Boine.