Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/394

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sait de vouloir le faire ; en conséquence, Bakounine écrivit de Berne (26 mai) à ses amis de Genève de donner le plus de publicité possible à sa brochure Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg, qui avait paru au commencement de mai ; de faire publier, dans le Journal de Genève, le récit de l'arrestation de Serebrenikof, rédigé par celui-ci [1] ; de faire signer par l'émigration russe une protestation et de l'envoyer au Conseil fédéral, etc. On voit par la Correspondance imprimée de Bakounine qu'une autre question encore avait été traitée : il s'agissait de savoir si le Comité révolutionnaire russe, représenté par Netchaïef, qui se trouvait maintenant en possession du fonds Bakhmétief, assurerait à Bakounine, en se l'attachant comme écrivain et journaliste, des moyens réguliers d'existence. Il y avait eu déjà des tiraillements entre Netchaïef et Bakounine, lorsque celui-ci eut appris, par une lettre de reproches du Russe X. Y. (ou L.), dont j'ai parlé précédemment (t. Ier, p. 260), le procédé dont Netchaïef avait usé envers l'éditeur Poliakof. Dans sa lettre à Ogaref du 30 mai, dont j'ai déjà cité le début, Bakounine dit : « J'attends la réponse de notre Comité, qui devra déterminer mon action ultérieure. Toutefois, je vous préviens que je serai très ferme dans mon ultimatum, et que je n'irai pas m'établir à Genève sans avoir la conviction de trouver auprès de vous une situation acceptable et solide, par rapport à la cause elle-même, et aussi en ce qui regarde les ressources pécuniaires nécessaires à mon existence [2].» Quinze jours après il écrivait de nouveau à Ogaref (14 juin) : « J'espère qu'après avoir pris connaissance de toutes les lettres que je t'ai fait parvenir, tu as dû te convaincre, enfin, qu'il était de mon devoir de poser à Neville [Netchaïef] nettement et catégoriquement les conditions dont je vous ai fait mention... Il ne me reste plus maintenant qu'à attendre sa réponse et la vôtre aussi. Si toutes les deux sont satisfaisantes, si vous vous décidez à éliminer les malentendus et à vous débrouiller des équivoques dans lesquelles il nous a tous impliqués, si vous me donnez la garantie que nous pourrons continuer de travailler pour notre cause en nous appuyant sur une base plus solide et plus réelle, c'est-à-dire sur les bases et dans les conditions que je vous ai proposées dans mon épître, j'irai chez vous ; si non, je m'y refuse. Qu'irais-je faire à Genève ? et d'ailleurs, où prendrais-je l'argent nécessaire pour effectuer ce voyage ? Je suis réduit à la ruine complète et je ne trouve pas d'issue. J'ai des dettes à payer, mais ma bourse reste toujours vide, je n'ai pas seulement de quoi vivre. Et je, ne sais plus comment faire ? À la suite de ce malheureux incident avec L. [3], tous mes travaux de traduction ont dû être suspendus. Et je ne connais aucune autre personne en Russie. Bref, ça ne va pas du tout. J'ai tenté encore quelques derniers efforts pour faire sortir mes chers frères de leur torpeur. S'éveilleront-ils enfin ? Je n'en sais rien. Je vais attendre leur réponse... Ce qu'il y a de plus probable, c'est que je resterai ici. Notre Boy [Netchaïef] est très entêté, et moi, lorsque je prends, une fois, quelque décision, je n'ai pas l'habitude d'en changer. Ergo, la rupture avec lui, de mon côté du moins, me semble inévitable... J'attendrai ici votre réponse à mes nombreuses et infiniment longues lettres ; et je ne bougerai pas tant que je n'aurai pas acquis une profonde conviction que je suis appelé pour un travail sérieux et non pour de nouveaux débats qui resteraient stériles. » Peu de jours après, vers le 20 juin, Bakounine partait pour Genève ; sans doute les négociations pendantes lui avaient paru en voie d'aboutir.

  1. Une brochure relative à l'arrestation de Semen Serebrenikof fut publiée à Genève (imprimerie Czerniecki), en français, en juin : il en est fait mention (p. 48) dans la lettre des trois Parisiens, où l'on voit que cette brochure fut mise à l'index par les meneurs du Temple-Unique, au même titre que la Solidarité.
  2. Le même jour, dans une lettre à Gambuzzi, Bakounine faisait part à celui-ci des conditions qu'il avait proposées au Comité russe : « Je continuerai de recevoir toujours cent cinquante francs par mois si nous restons à Locarno, et deux cents à deux cent cinquante si nous nous transportons à Genève. » (Nettlau, Supplément inédit).
  3. Celui qui avait servi d'intermédiaire entre Bakounine et l'éditeur Poliakof.