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quitta Lyon et se réfugia en Suisse. Il vint à Neuchâtel, où il séjourna quelques jours ; et, à sa demande, je publiai dans la Solidarité (16 juillet) un entrefilet rédigé par lui, expliquant qu'après le jugement de Paris, les cinq internationaux lyonnais inculpés de société secrète se trouvaient condamnés d'avance, et qu'en outre Richard avait reçu des renseignements établissant que des ordres spéciaux avaient été donnés en haut lieu à son égard. Une assemblée générale de la Fédération lyonnaise, qui avait été annoncée pour le 10 juillet, fut interdite par ordre ministériel.


Le 19 juin avait eu lieu à Barcelone le premier Congrès des Sections espagnoles. Ce Congrès fonda la Fédération espagnole de l'Internationale ; il comptait quatre-vingt-cinq délégués, venus de toutes les parties de l'Espagne ; les principales villes représentées étaient Barcelone, Tortosa, Gracia, Valladolid, Reus, Tarragone, Xérès, Valence, Séville, Madrid, Cadix, Palma. « Pour exprimer d'une manière frappante la négation de tout sentiment national, les délégués avaient choisi pour présider la séance d'ouverture — qui a eu lieu au Théâtre du Cirque, au milieu d'un concours immense d'ouvriers et d'ouvrières — un Français, Bastelica, de Marseille, qui a dû se réfugier à Barcelone pour échapper à la police impériale. Des Adresses du Comité fédéral romand de la Chaux-de-Fonds et du Conseil général belge ont été lues au milieu des applaudissements. » (Solidarité du 2 juillet 1870.) Le Congrès de Barcelone vota, sur la question de l'attitude de l'Internationale à l'égard de la politique, une résolution dont il emprunta les termes à celle que nous avions votée au Congrès de la Chaux-de-Fonds [1]. Le Conseil fédéral espagnol fut placé pour la première année à Madrid, et composé des cinq membres suivants : Angel Mora, charpentier ; Enrique Borel, tailleur ; Anselmo Lorenzo, typographe ; Tomàs Gonzàlez [2] Morago, graveur ; Francisco Mora, cordonnier.

L'impulsion donnée par le Congrès de Barcelone accéléra les progrès de l'Internationale en Espagne, et je pus écrire dans la Solidarité peu de temps après (27 août) : « Le mouvement ouvrier espagnol continue à se développer de la manière la plus grandiose. De toutes parts surgissent de nouvelles Sections, toutes embrassant les principes de l'Internationale dans l'esprit le plus radicalement révolutionnaire. Vraiment, on peut se demander si nous n'allons pas assister à ce spectacle singulier : l'Espagne, cette terre restée si longtemps fermée aux idées modernes, prenant tout à coup la tête du socialisme, c'est-à-dire de la civilisation, et donnant, ainsi que sa sœur l'Italie, le signal de l'émancipation des travailleurs ; tandis que l'Angleterre et l'Allemagne, impuissantes à passer de la théorie à l'action, resteraient étrangères au grand mouvement révolutionnaire du prolétariat ? »


À Genève, la grève durait toujours, et se traînait sans incidents nou-

  1. Voici la résolution du Congrès de Barcelone, traduction littérale de celle du Congrès collectiviste de la Chaux-de-Fonds (je ne reproduis pas les considérants, qui sont une paraphrase des nôtres) :
    « El Congreso recomienda a todas las Secciones de la Asociación internacional de los trabajadores renuncien a toda acción corporativa que tenga por objeto efectuar la transformación social por medio de las reformas politicas nacionales, y las invita a emplear toda su actividad en la conslitución federativa de los cuerpos de oficio, único medio de asegurar el exito de la revolución social. Esta federación es la verdadera Representación del trabajo y debe verificarse fuera de los gobiernos politicos. »
  2. Gonzàlez n'est pas ici un prénom, mais le véritable nom patronymique. Une obligeante communication d'Anselmo Lorenzo m'a fourni à ce sujet l'explication suivante : Il y avait en 1868, à Madrid, dans la société appelée El Fomenta de las Artes, deux ouvriers portant tous deux le nom de Tomàs Gonzàlez ; pour éviter une confusion, l'un d'eux, un graveur, qui fut ensuite l'un des fondateurs de la Section de l'Internationale se décida à renoncer, dans la vie sociale, à l'usage de son nom patronymique de Gonzàlez, et à se faire appeler Morago, du nom de famille de sa mère : c'est sous ce nom de Morago qu'il est connu dans l'histoire de l'Internationale espagnole.