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était allé de Zurich à Paris pour brûler les papiers laissés là par Netchaïef dans une malle [1].

À propos du Kapital, j'ajouterai que c'est à ce moment, dans les premiers mois de 1870, que je lus le livre de Marx. Joukovsky, lors d'une visite qu'il me fit à Neuchâtel, avait apporté sous son bras le gros volume, qu'il était en train d'essayer de lire, — assez péniblement, car il savait fort peu l'allemand. Je lui demandai s'il voudrait me le prêter : ce à quoi il répondit avec empressement qu'il m'en faisait cadeau de grand cœur, attendu que c'était un bouquin assommant, et que d'ailleurs il n'en avait plus besoin [2]. Je m'empressai de profiter de l'aubaine, et je lus consciencieusement le livre que Bakounine, dans une lettre à Herzen (4 janvier 1870), appelait la « métaphysique économique de Marx ». Lorsque j'eus achevé ma lecture, l'idée me vint d'analyser ce remarquable ouvrage, que personne ne connaissait encore en France, dans un article que j'espérais faire accueillir par quelque revue de Paris. J'étais si éloigné de croire que Marx pût nourrir à notre égard des sentiments d 'hostilité, que mon intention était, une fois mon analyse achevée, de la lui soumettre en manuscrit, pour obtenir son approbation et être bien sûr que j'aurais fidèlement rendu sa pensée. Bakounine, à qui j'avais fait part de mon projet, m'avait encouragé à l'exécuter. Les événements qui suivirent le Congrès de la Chaux-de-Fonds (avril 1870) me firent ajourner la rédaction de mon article, et bientôt après je renonçai tout à fait à l'écrire, la guerre franco-allemande et la Commune ayant changé le cours de mes idées.


Cependant, à Londres, Marx s'était ému des articles de Robin dans l’Égalité, articles qu'il attribuait à l'inspiration de Bakounine. Il crut y voir l'intention arrêtée d'attaquer le Conseil général, et, associant dans son esprit le Progrès du Locle et le Travail de Paris à la campagne qu'il croyait entreprise contre lui, il se persuada qu'il y avait là quelque plan machiavélique. Le Conseil général, dans sa séance du 1er janvier 1870, fut saisi de l'affaire, et vota des résolutions que les secrétaires du Conseil pour les différents pays furent chargés de transmettre à leurs correspondants, sous le titre de « Communication privée ». Ce document resta inconnu de nous : le Comité fédéral romand, qui l'avait reçu, le garda pour lui [3], et nous n'en apprîmes l'existence qu'en 1872, par la mention qui qui en fut faite dans le célèbre pamphlet que son rédacteur Marx intitula Les prétendues scissions dans l'Internationale.

Je donne ci-dessous in-extenso cette pièce (sortie de la plume de Marx, comme je le montrerai plus loin), en la retraduisant en français d'après la traduction allemande, sauf pour les passages cités en français par Testut, par Les prétendues scissions, ou par Nettlau. Je place entre crochets les parties retraduites de l'allemand.

  1. Dans une lettre à Ogaref du 14 juin 1870, Bakounine écrit : « À la suite de ce malencontreux incident avec L., tous mes travaux de traduction doivent être suspendus. Et je ne connais aucune autre personne en Russie. » (Correspondance, trad. française, p. 319.)
  2. Cela se passait par conséquent après que Bakounine, vers la fin de janvier, eut renoncé à faire achever par Joukovsky la traduction commencée.
  3. Au bout de quatre mois, une circulaire du Comité fédéral romand de Genève, datée du 13 mai 1870 et signée Jules Dutoit (6 pages autographiées), porta cette « Communication privée » à la connaissance des Sections avec lesquelles il entretenait encore des relations (c'était après la scission dans la Fédération romande, que j'aurai à raconter dans le prochain volume) ; mais naturellement les Sections du Jura n'en surent rien. Un exemplaire de la circulaire du 13 mai 1870 a été retrouvé par Nettlau dans les papiers de Joukovsky ; je suppose que cette pièce sera parvenue entre les mains de Joukovsky beaucoup plus tard, à un moment où elle n'avait plus d'intérêt que pour les collectionneurs. Je n'ai malheureusement pas pu voir cet exemplaire ; je ne connais la « Communication privée » que par la traduction allemande donnée dans la Neue Zeit du 12 juillet 1902, — sauf quelques passages publiés, l'un, en 1871 par M. Oscar Testut dans le livre L'Internationale (pièce K), un autre en 1872 par le Conseil général dans la brochure Les prétendues scissions dans l'Internationale, ou cités en français par Nettlau dans sa biographie de Bakounine.