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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/272

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gereux et d'erroné la théorie de l'individualisme professée logiquement et de bonne foi, ni sur ce qu'a d'hypocrite la même théorie professée à la façon des économistes bourgeois. Vous êtes socialiste, mon cher Murat ; vous n'avez rien de commun avec les souteneurs de l'exploitation, vous voulez l'égalité. Mais vous prenez, comme les économistes, votre point de départ dans le droit absolu de l'individu. Voyons comment de ce principe vous déduisez le socialisme égalitaire.

D'abord l'équité exige que je fasse remarquer que vous repoussez la dénomination d’individualiste, et que vous vous donnez, avec Proudhon, celle de mutuelliste. Puis, tout en maintenant hautement les droits de l'individu, vous accordez à la société certains droits que vous appelez droits de garantie. Telle est du moins la théorie contenue dans les considérants des résolutions que vous aviez proposées à Bâle de concert avec Tolain, Langlois, etc., et dont je reproduis les deux premiers :

« Considérant que la collectivité ne peut avoir de droits qui portent atteinte aux droits naturels des individus qui la composent ;

« Que, par conséquent, les droits collectifs ne peuvent être que des droits de garantie mutuelle qui assureront à chacun le libre exercice de ses facultés. »

J'admets en plein ces principes, aussitôt qu'on aura défini ce qu'on appelle les droits naturels de l'individu. Et si vous me dites que ces droits sont ceux de vivre en travaillant, et d'exercer librement toutes ses facultés, mais que l’aliénation du sol et des capitaux entre les mains de quelques-uns ne saurait constituer un droit naturel, et que vous convenez avec nous que c'est un privilège et une exploitation, — si c'est là le sens de vos considérants, nous sommes d'accord. Nous sommes d'accord, dis-je, parce que les principes que je viens d'énoncer ne sont autre chose que les principes collectivistes.

Et je trouve dans vos paroles mêmes la preuve que, sans vous en douter peut-être, vous pensez comme nous. En effet, de la question de la propriété, vous passez à celle des sociétés de résistance, et, après avoir expliqué les principes qui doivent présider à leur formation et à leur fédération, vous écrivez ces lignes, que tous les collectivistes signeraient des deux mains :

« On comprend facilement qu'avec une pareille organisation, les sociétés de résistance se transformeraient bientôt en sociétés de producteurs libres, propriétaires de leur outillage, et, par conséquent, de leurs produits, dont elles se garantiraient l'échange, — soit en exigeant des détenteurs actuels une part dans les bénéfices de leurs entreprises par la participation directe et effective, soit en rachetant par voie d'annuités tous les instruments de travail ; soit, si ces modes n'étaient pas acceptés, en expropriant purement et simplement les capitalistes. »

Comment, mon cher Murat ! vous voulez que l'outillage soit la propriété, non plus des capitalistes isolés, mais des associations de producteurs ! vous allez jusqu'à proposer d'exproprier purement et simplement les capitalistes ! Est-ce là ce que vous appelez les droits absolus de l'individu ? Voilà donc comment vous entendez protéger ces pauvres propriétaires contre la spoliation ? Ah ! vraiment, c'est une mauvaise plaisanterie que de s'appeler mutuellistes, de rejeter avec indignation la propriété collective, et de réclamer la chose en repoussant le nom.