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toutes les prévisions, il sera appelé, conjointement avec le Conseil des États, à reviser la Constitution fédérale.

Et en quoi consistera cette revision ? On modifiera quelque peu les rapports des cantons avec la Confédération, on discutera des matières de législation et de jurisprudence ; mais de l'émancipation du travail, de l'organisation des banques d'échange, de la suppression graduelle ou immédiate du droit d'héritage, il ne sera pas question, et celui qui serait assez naïf pour aller parler de ces choses-là aux Chambres fédérales serait accueilli par un grand éclat de rire ; — ajoutons qu'il l'aurait mérité, car il aurait agi, non en révolutionnaire, mais en niais.

Ainsi, puisque les Chambres fédérales ne veulent rien faire pour changer les bases de notre ordre social ; puisqu'elles ne le peuvent pas, par la nature même de leur mandat, qui leur donne, non la mission de détruire les privilèges de la bourgeoisie, mais celle de les sauvegarder ; puisque, à ce point de vue, conservateurs et radicaux se valent et sont, les uns comme les autres, les défenseurs des intérêts bourgeois, — nous estimons que les ouvriers n'ont en cette circonstance qu'une ligne de conduite à suivre : c'est de s'abstenir complètement de prendre part aux élections pour le Conseil national.

Nous savons que tous les socialistes, chez nous, ne partagent pas encore cette manière de voir. Il y en a, surtout parmi les ouvriers récemment affiliés à l'Internationale, qui fondent encore quelque espoir sur ce qu'on appelle la souveraineté du peuple et le suffrage universel, et qui se figurent que, dans un avenir plus ou moins prochain, les Grands-Conseils cantonaux et les Chambres fédérales pourraient bien, sans autre forme de procès, décréter la réforme sociale et opérer pacifiquement la transformation de la propriété.

Hélas ! quels trésors d'innocence suppose ce rêve chez ceux qui le font ! Nous n'essaierons pas de leur prouver aujourd'hui combien ils se trompent : le temps ne se chargera que trop de les désillusionner. Quand ils auront fait, comme nous, la triste expérience des ignominies de la politique, ils comprendront que, pour un socialiste, le seul moyen de travailler à la réalisation de ses principes, c'est de consacrer toutes ses forces à faire de l'Internationale ce qu'elle doit devenir bientôt, une puissance irrésistible, capable d'imposer au monde sa volonté et de le forcer à entendre la voix de la justice.

Comme le parti socialiste n'obéit point à un mot d'ordre, qu'il n'est point, comme les radicaux et les conservateurs, discipliné par l'enrégimentation, nous n'avons pas, à l'imitation de Messieurs les bourgeois, tenu des assemblées préparatoires et arrêté un plan de bataille. Tout socialiste agit, en matière politique, comme bon lui semble : il vote pour celui-ci ou pour celui-là, ou il ne vote pas du tout, c'est son affaire.

Nous croyons cependant que, sans qu'il y ait eu aucune entente préalable, la plupart des socialistes de nos Montagnes s'abstiendront d'aller voter demain, comme ils se sont déjà abstenus dernièrement à la Chaux-de-Fonds, lors de l'élection d'un député au Grand-Conseil.