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gants qui cherchent à saisir ce qui se passe chez nous ». Perron et Robin ne voulurent pas tenir compte de cet avertissement ; ils admirent Outine dans leur amitié, après le départ de Bakounine, comme un collaborateur utile. Ils s'en repentirent quand il lui trop tard.

Le Rapport sur l'Alliance, de Bakounine, contient (pages 88-110) deux chapitres (inédits) intitulés : Campagne désastreuse de Perron et de Robin (automne et hiver 1869-1870), et : Outine, le Macchabée et le Rothschild de l'Internationale de Genève. Ils sont trop longs pour être reproduits ici ; mais j'en donnerai une analyse qui ne sera pas inutile au lecteur : après avoir lu, par anticipation, le jugement porté par Bakounine sur les faits que j'ai à raconter dans le prochain chapitre, on saisira mieux l'enchaînement et la portée de ceux-ci.

Perron et Robin — je résume l'exposé de Bakounine — étaient par système opposés à l'existence de la Section de l'Alliance ; et ils négligèrent par conséquent de s'appliquera entretenir la vie intérieure de cette Section, où, par la propagande individuelle, on pouvait exercer une influence efficace, et qui était le seul endroit où ils eussent pu se mettre en contact avec les ouvriers du bâtiment. Ils ne voulurent avoir recours, pour la propagande, qu'aux assemblées générales, aux grandes réunions où on ne cause pas, où on prononce des discours du haut de la tribune. Il ne faut évidemment pas faire fi des assemblées générales ; elles sont utiles, nécessaires même dans les grandes occasions ; mais, pour s'assurer une majorité consciente, — non une majorité d'emballement qui est à la merci des tirades enflammées d'un orateur, ou une majorité qui a été formée par des intrigues ourdies derrière les coulisses, où des comités donnent un mot d'ordre, — une préparation individuelle antérieure, dans des réunions peu nombreuses qui offrent l'occasion de causer et de s'éclairer, est indispensable. D'ailleurs, dans les assemblées générales, il est impossible de reconnaître les meilleures individualités, les caractères trempés, les volontés sérieuses, les hommes qui dans les ateliers exercent une influence légitime sur leurs camarades : ce ne sont pas ordinairement ceux-là qui parlent ; ils se taisent et laissent parler les autres. Perron et Robin, « amants platoniques du parlementarisme quand même », voulaient donc s'adresser toujours au grand public, tout faire dans et par les assemblées générales ; ils dédaignaient la propagande individuelle : et ce fut là leur tort.

Ils exercèrent, par leur manière d'être, sur les réunions de l'Alliance, une influence fâcheuse. Ici je cite le texte même de Bakounine :


Par l'intimité réelle, par la confiance mutuelle qui y régnait, on s'y sentait précédemment en famille. Sous leur souffle sceptique et glacial, toute la flamme vive, toute la foi de l'Alliance en elle-même diminuèrent à vue d'œil et finirent par s'évanouir tout-à-fait. Robin a dans toute son apparence quelque chose de nerveux, de taquin, qui, contrairement à ses meilleures intentions, agit comme un dissolvant dans les associations ouvrières. Perron, avec son air froid, une certaine apparence de sécheresse genevoise, à la fois dédaigneuse et timide, et qui exprime si mal la sensibilité et la chaleur cachées de son cœur, repousse plutôt qu'il n'attire, — il repousse surtout les ouvriers du bâtiment, dont il semble dédaigner l'ignorance et la grossièreté. C'est en grande partie la faute de Perron et de Robin, par exemple, si Duval nous a lâchés : ils trouvaient tous les deux que Duval était un sot, un blagueur, et ils le traitèrent comme tel ; ils eurent tort. Je connaissais, moi aussi, tous les défauts de Duval, mais tant que je restai là il nous fut complètement dévoué et souvent fort utile. Si j'étais resté à Genève, il ne nous eût jamais abandonnés, car j'avais pour habitude de ne dédaigner et de ne jamais délaisser