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Le Christianisme libéral et M. le pasteur Comtesse.

Nous avons assisté à la conférence donnée jeudi 11 courant, dans le temple du Locle, par M. le pasteur Comtesse, en réponse à la seconde séance de M. Buisson. C'est un devoir pour nous de rendre hommage à la loyauté que M. Comtesse a mise à reproduire l'argumentation de son adversaire, sans rien omettre d'essentiel, sans chercher à affaiblir aucun raisonnement par la manière de le présenter. Si tout le monde, dans le camp orthodoxe, discutait avec cette bonne foi, il est probable qu'on arriverait, sinon à s'entendre, du moins à s'estimer réciproquement et à respecter la liberté de toutes les consciences.

M. Comtesse a voulu prouver que le christianisme libéral, qui rejette la révélation divine, et qui ne donne d'autre fondement à la morale que la conscience humaine, devra nécessairement aboutir, s'il veut être logique, à l'élimination de toute idée métaphysique, à la négation de tout absolu. Le christianisme libéral, en écartant l'absolu, s'identifie avec la science. M. Comtesse a exprimé cette conclusion en mettant en opposition, d'un côté, l'orthodoxie, qui lui apparaît comme la religion de Dieu, de l'autre côté le libéralisme, qu'il appelle la religion des hommes.

Nous sommes parfaitement d'accord avec M. Comtesse. Nous pensons, comme lui, que ceux des chrétiens libéraux qui croient à la possibilité de faire accepter le même point de vue moral à des gens qui conçoivent Dieu comme loi immuable, et à d'autres qui le conçoivent comme volonté libre, — que ces chrétiens libéraux sont dans l'erreur. Nous pensons que le christianisme libéral, qui n'est encore chez nous qu'une protestation confuse de tous les esprits indépendants contre l'autorité religieuse, finira par avoir conscience de ce qu'il y a d'illogique dans l'idée d'une Église où l'unité du dogme théologique serait remplacée par la discordance des systèmes métaphysiques ; et qu'un jour viendra où, s'affranchissant complètement de la tradition historique et des rêveries transcendantes, le nouveau protestantisme s'affirmera comme l'union de ceux qui ne cherchent la vérité que dans la science.

La religion des hommes, c'est-à-dire la science, c'est bien là en effet ce qu'il y a au fond du christianisme libéral, et nous remercions M. Comtesse de nous l'avoir fait apercevoir plus clairement encore. Grâce à sa logique, nous voilà complètement rassurés sur ce que pouvaient avoir d'inquiétant pour un libre-penseur certains passages du Manifeste. Il n'y a plus à hésiter, le devoir de tous ceux qui veulent l'émancipation des intelligences est d'appuyer de toutes leurs forces un mouvement qui, malgré ce qu'il a encore d'obscur et d'indécis, doit infailliblement aboutir à la glorification de la raison humaine.

D'ailleurs, de ce que le christianisme libéral, à ses débuts, prête le flanc à la critique du logicien, qui peut lui reprocher des inconséquences et des lacunes, est-ce à dire qu'il n'ait pas sa raison d'être historique, et par conséquent sa légitimité ? On ne peut pas exiger que l'esprit humain, dans ces évolutions puissantes de la pensée qui se font au sein des masses, procède toujours avec la précision rigoureuse du syllogisme : l'important, c'est qu'il avance du côté de la