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deux prunelles dans un œil. Les sorcières illyriennes avaient la même singularité dans les deux yeux. Elles ensorcelaient mortellement ceux qu’elles regardaient et tuaient ceux qu’elles fixaient longtemps.

Il y avait dans le Pont des sorcières qui avaient deux prunelles dans un œil et la figure d’un cheval dans l’autre. Il y avait en Italie des sorcières qui, d’un seul regard, mangeaient le cœur des hommes et le dedans des concombres… On redoute beaucoup, dans quelques contrées de l’Espagne, certains enchanteurs qui empoisonnent par les yeux. Un Espagnol avait l’œil si malin qu’en regardant fixement les fenêtres d’une maison, il en cassait toutes les vitres. Un autre, sans même y songer, tuait tous ceux sur qui sa vue s’arrêtait. Le roi, qui en fut informé, fit venir cet enchanteur et lui ordonna de regarder quelques criminels condamnés au dernier supplice. L’empoisonneur obéit ; les criminels expiraient à mesure qu’il les fixait. Un troisième faisait assembler dans un champ toutes les poules des environs, et sitôt qu’il avait fixé celle qu’on lui désignait, elle n’était plus[1].

Les Écossais redoutent beaucoup, dans ce sens, ce qu’ils appellent le mauvais œil, Parmi leurs superstitions les plus vulgaires, celle qui attribue au regard de certaines personnes la faculté de produire de fâcheux effets est la plus généralement répandue. Dalyel raconte qu’il y a peu d’années, un domestique de sa famille étant mort de la petite vérole, la mère de ce dernier soutint qu’il avait péri victime d’un mauvais œil. Il ajoute que, maintenant encore, il existe dans les plaines une femme dont le regard, au dire de ses voisins, suffit pour aigrir le lait, rendre les chèvres stériles et quelquefois même pour faire périr les troupeaux. Une cheville de fer rouillée peut seule détourner le maléfice. Les Irlandais ont des sorcières qui, par des contre-charmes, paralysent l’effet du mauvais œil.

Dans le Péloponnèse, à peine le nouveau-né a-t-il vu le jour, que la sage-femme le couvre d’un voile et lui étend sur le front un peu de boue prise au fond d’un vase où l’eau a longtemps séjourné. Elle espère ainsi éloigner de lui l’esprit malin, autrement dit mauvais œil, dont les Grecques croient voir partout la funeste influence.

Un soldat, dans l’expédition du maréchal Maison, faisait des sauts de force, mangeait des étoupes et rendait de la fumée par la bouche. On le prit pour le mauvais-œil ou esprit malin[2].

On a prétendu que l’on devenait aveugle lorsqu’on regardait le basilic. Voy. ce mot.

À Plouédern, près de Landerneau, dans la Bretagne, si l’œil gauche d’un mort ne se ferme pas, un des plus proches parents est menacé de cesser d’être[3].

Le mauvais œil est un des maléfices les plus reprochés aux gitanos ou bohémiens. Le docteur Géronimo d’Alcala en parle comme il suit :

« Dans la langue des gitanos, querelar nazula signifie jeter le mauvais œil, c’est-à-dire rendre quelqu’un malade par la simple influence du regard. Les enfants sont surtout exposés à cette influence perfide. Une corne de cerf est regardée comme un préservatif. On rencontre encore en Andalousie plus d’un enfant au cou duquel pend une petite corne montée en argent et attachée à un cordon fait avec les crins d’une jument blanche. Heureusement, si les gitanos peuvent, de leur propre aveu, jeter le mauvais œil, ils ont aussi dans leur pharmacie le remède du mal qu’ils font : quant à moi, je n’y aurais pas grande confiance ; ce remède, à ma connaissance, étant la même poudre qu’ils administrent aux chevaux malades de la morve.

» La superstition du mauvais œil se retrouve en Italie et en Allemagne ; mais elle vient originairement d’Orient ; les rabbins en parlent dans le Thalmud. Si vous vous trouvez avec des juifs ou des mahométans, évitez de fixer trop longtemps vos regards sur leurs enfants ; ils croiraient que vous voulez leur jeter le mauvais œil. L’effet du mauvais œil est d’altérer d’abord les organes de la vision par lesquels il se commu-

  1. Voyage de Dumont, liv. III.
  2. Mangeart, Souvenirs de la Morée, 1830.
  3. Cambry, Voyage dans le Finistère, t. I, p. 470. Il y a encore des gens qui, à l’heure qu’il est, et tout près de Paris, croient au mauvais œil, aux donneurs de sort, etc. Nous empruntons ce récit à un journal parisien : la nommée X…, fille d’un cultivateur des environs, en est un exemple ; seulement cette pauvre fille se croit le don fatal de porter malheur à ceux qu’elle affectionne, et voici pourquoi : Il y a trois ans, la jeune paysanne était sur le point de se marier avec un de ses cousins. Accordailles, dispenses, publications de bans, tout était fini, lorsque son fiancé est atteint de la fièvre typhoïde, et meurt en trois jours : premier deuil et en même temps premier doute sur la mauvaise chance attachée à sa personne. Un an après, un autre prétendu se présente, sa demande est accordée, les préparatifs se font de nouveau, mais quatre jours avant celui fixé pour le mariage, il est frappé tout à coup d’aliénation mentale, on est obligé de l’enfermer, et six mois plus tard il était mort. « Décidément, se dit-on dans le pays, Marianne n’a pas de chance avec ses marieux ! » et il n’y eut désormais que les moins poltrons pour oser la faire danser. Pourtant, comme Marianne est très-jolie, il finit par se présenter un troisième prétendant, dont la demande est encore acceptée, et cette demande était faite il y a trois mois. Cette fois encore ont lieu tous les préparatifs nécessaires ; époque est prise pour un jour du mois d’avril ; et le jeune homme part pour son pays, afin d’en ramener certains parents qu’il désire avoir à sa noce ; mais, la veille de ce jour tant désiré, le père de Marianne reçoit une lettre qui lui annonce la mort de son futur gendre : le malheureux jeune homme était allé tirer quelques lapins qu’il voulait rapporter, son fusil était parti à l’improviste et l’avait atteint dans le côté gauche ; il était mort presque sur le coup.