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LE TRÉSOR DE BIGOT

ont eu l’idée saugrenue de t’appeler Champlain-Tricentenaire.

— Vous m’avez bien souvent posé la même question, monsieur Laroche. Elle vous portait malheur, car la dernière fois que vous l’avez formulée, l’automobile a capoté.

— C’est vrai, je me rappelle, la collision s’est produite juste au moment où tu allais me répondre. Mais tu sembles y mettre de la mauvaise volonté. Pourquoi hésites-tu à me raconter l’histoire de ton baptême ?

— Parce que vous allez vous moquer de moi.

— Non, non, ne crains rien. Sors le chat du sac.

— Eh bien ! C’est tout simple : si on m’a appelé Champlain-Tricentenaire, c’est parce que je suis venu au monde pendant l’été de 1908, alors qu’on célébrait, par des fêtes grandioses, le troisième centenaire de la fondation de Québec par Samuel de Champlain. Mon père ne voulait pas qu’on me nommât ainsi. Mais mon parrain et ma marraine, qui étaient des habitants, tenaient au nom, et papa les laissa faire pour ne pas engendrer chicane. Il croyait qu’on allait vite m’appeler d’un autre nom. Mais le pis, c’est que depuis ma naissance je traîne Tricentenaire derrière moi.

Monsieur Jules Laroche se contenta de sourire, montrant une collection complète de belles dents blanches impeccables.

La conversation tomba.

Autour d’eux, il y avait des douzaines de voitures à chevaux, d’automobiles de promenade, de camions dont les conducteurs attendaient leur tour de s’embarquer sur le bateau-passeur qui traverse le fleuve St-Laurent de Québec à Lévis.

Cette foule était la parfaite image de la démocratie moderne. La limousine luxueuse y côtoyait la pauvre Ford du cultivateur à la capote avariée. Les belles dames et les jeunes filles précieuses pouvaient facilement entendre des conversations où le choix des termes faisait défaut.

Un bruit continuel s’échappait de cette cohue. L’un pestait contre l’autre qui tentait de lui voler son tour, tout comme Tricentenaire avait fait tout à l’heure. Des trompes d’autos grinçaient avec un bruit désagréable sous la main des automobilistes impatientés par l’attente, qui croyaient par ce bruit inutile hâter l’arrivée du bateau-passeur.

Malgré les autos, malgré tous les engins du modernisme, cette place grouillante de peuple, était bien toujours le vieux Québec.

Sur le marché, en face du ponton des bateaux-passeurs Québec-Lévis, avec la rue Dalhousie au milieu, on pouvait voir une centaine de cultivateurs des campagnes environnantes vendant leurs produits.

Comme fond à ce décor pittoresque, de vieilles maisons s’élevaient derrière le marché, droites et austères comme une vieille fille, avec des toits à pics et raides comme elles.

Jules Laroche jeta sa cigarette et, s’adressant à Tricentenaire, lui demanda :

— Connais-tu le curé de St-Henri ?

— Non, monsieur Laroche. Mais pourquoi me demandez-vous çà ?

— Parce que c’est au presbytère de la paroisse de St-Henri de Lévis que nous allons.

— Y a-t-il eu un meurtre à cet endroit ?

Jules Laroche éclata de rire :

— Penses-tu qu’un détective comme moi n’entre que dans les maisons où il y a eu des meurtres ! s’exclama-t-il. Non, monsieur, le curé Marin, de St-Henri, m’a simplement téléphoné ce matin, me demandant de me rendre à son presbytère cet après-midi. Il ne m’a pas dit de quoi il s’agissait. Je n’ai pas insisté pour l’apprendre parce que, bien que détective, j’ai pour principes de ne forcer les confidences de personne avant que le client m’ait mis son affaire en mains.

— Ah ! ce doit être encore de la sale besogne ! dit Tricentenaire d’un air dégoûté.

Depuis six mois, ce n’est que de ça. Deux meurtres ! Trois incendies criminels ! Un vol sacrilège !…

— Assez, Tricentenaire.

— Votre père est riche, monsieur Laroche. De plus votre mère vous a laissé toute sa fortune à sa mort, de sorte que vous êtes plus riche que votre père. Je me demande pourquoi vous faites ce sale métier de détective.

— D’abord, répondit Jules Laroche, ce n’est pas le métier qui est sale, ce sont ceux que nous poursuivons. Ensuite : si je suis détective, c’est par goût. Mon talent d’observation, d’enquête, n’est plus inutile dans ce métier. À ne rien faire avec mes milliers de piastres, ma vie s’écoulerait stérile comme celle de Robinson Crusoé sur son île déserte. Si je veux être utile à la société, moi, Jules Laroche, fils du plus important manufacturier de chaussures de Québec, je me demande pourquoi Champlain-Tricentenaire Lacerte, mon secrétaire et factotum, y aurait objection, quand c’est justement cette décision à moi qui lui permet de gagner sa vie sans trop s’éponger le front.

Le secrétaire et factotum rougit un peu