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LE TRÉSOR DE BIGOT

L’autre gémissait.

— Mais c’est quelqu’un que vous connaissez bien qui m’a envoyé faire le coup. Laissez-moi donc m’expliquer, Champlain.

— Eh ! Tricentenaire, cria le détective de la fenêtre, ne laisse pas échapper ce jeune bandit ; mais ne le tue pas non plus avant que j’arrive. Contente-toi de le tenir. Je descends.

Au lieu de faire ce qu’il disait, Jules Laroche quitta la fenêtre, puis y revint et regarda prudemment de façon à n’être point vu.

Tricentenaire poussait le jeune homme hors la cour en disant :

— Va-t-en et que je ne te revoie plus ici.

Cette désobéissance flagrante à son ordre formel ne sembla pas émouvoir le détective.

— Je m’y attendais, dit-il à voix haute.

Puis il descendit dans la cour.

— Le jeune bandit est parti, il s’est sauvé ? questionna Jules le plus naturellement du monde.

— Oui, monsieur Laroche, il a réussi à m’échapper malgré tous mes efforts.

— C’est curieux. Tu semblais le manier comme un jouet.

Tricentenaire ne répondit pas.

Son maître décida alors d’user d’un petit truc. Il ne savait pas du tout si Champlain était ou non sorti de la cour depuis son arrivée. Mais il questionna avec aplomb :

— Où étais-tu donc tout à l’heure ? Je t’ai appelé et tu n’as pas répondu.

— Oh ! J’étais allé à l’Hôtel Clarendon prendre mon déjeuner.

Décidément les allées et venues de Tricentenaire étaient suspectes.

Jamais auparavant, il n’avait déjeuné ailleurs que chez le détective.

Cependant celui-ci ne questionna pas davantage. Il avait pour habitude de parler à coup sûr, et il n’était pas sûr, pas sûr du tout de la culpabilité de Tricentenaire. Ce garçon lui semblait au-dessus de tout soupçon. Ne venait-il pas encore de lui donner une marque palpable de son dévouement en défendant l’automobile, propriété de son maître, contre le jeune bandit ?

— Après m’avoir attaqué, dit-il à Champlain, voilà qu’on attaque maintenant mon automobile. Quelqu’un a sans doute intérêt à ce que je ne me rende pas à St-Henri ce matin. Mais j’y vais et je pars tout de suite.

Le détective regarda partout autour de lui.

Tricentenaire avait disparu.

— Champlain, Champlain, appela-t-il.

Pas de réponse.

— Ah ! ça, ça devient agaçant, murmura-t-il. Enfin j’irai à St-Henri tout seul.

Il sauta dans son « Racer » et sortit de la cour. Quelques instants plus tard, il descendit la côte de la Montagne…

À ce moment, une autre automobile sortait de la même cour sur la rue des Remparts. C’était le « Sedan Buick » de Jules Laroche. Tricentenaire était au volant.

Il tourna, lui aussi, au Rond-de-Chênes, pour prendre la Côte de la Montagne ; mais il s’arrêta en face du « Neptune Inn » au pied de la Côte et attendit.

Le bateau de la traverse de Lévis cria, annonçant son départ.

Champlain continua alors sa route et alla se placer sur la rue Dalhousie, en face du ponton, attendant l’arrivée de l’autre bateau.


VI

DANS LE « PETIT SAINT-HENRI »


Assis au volant de son automobile Jules Laroche traversait le Saint-Laurent. La trépidation constante causée par l’engin du bateau engourdissait son corps et le portait à la songerie…

Quel était donc ce mystérieux inconnu qui, d’un coup de téléphone, avait averti la Sûreté Municipale ce matin qu’on allait attenter à sa liberté ?

Évidemment, s’il avait des ennemis qu’il ignorait, il avait aussi des amis dont il ne soupçonnait pas l’existence.

Jules Laroche était véritablement arrivé au tournant de sa carrière de détective. L’affaire du trésor de Bigot allait nécessiter l’emploi de toutes ses ressources. Réussirait-il ? Il fallait que la réponse fût affirmative. Il se promit qu’elle le serait.

Une bande apparemment puissante convoitait le trésor. Il lui ferait face ; il la vaincrait.

Le bateau accosta.

Jules porta en ce moment la main à sa figure et s’aperçut au toucher que sa barbe était longue.

Diable ! Il ne fallait point qu’il se montrât à mademoiselle Morin dans un tel état ! Son œil au beurre noir l’enlaidissait assez sans qu’une barbe longue le fit passer pour négligent aux yeux de Madeleine.

Après être débarqué du bateau, il arrêta son char en face d’une boutique de barbier, sur l’avenue Laurier, à Lévis.

Pendant qu’il était couché dans une chaise et qu’un figaro lui faisait la barbe, il ne re-