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    La chimère est aux rois, le peuple a l’idéal.

    Quoi ! bannir celui-ci ! jeter l’autre aux bastilles !
    Jamais ! Quoi ! déclarer que les prisons, les grilles,
    Les barreaux, les geôliers et l’exil ténébreux,
    Ayant été mauvais pour nous, sont bons pour eux !
    Non, je n’ôterai, moi, la patrie à personne.
    Un reste d’ouragan dans mes cheveux frissonne ; -On
    comprendra qu’ancien banni, je ne veux pas
    Faire en dehors du juste et de l’honnête un pas ;
    J’ai payé de vingt ans d’exil ce droit austère
    D’opposer aux fureurs un refus solitaire
    Et de fermer mon âme aux aveugles courroux,
    Si je vois les cachots sinistres, les verrous,
    Les chaînes menacer mon ennemi, je l’aime,
    Et je donne un asile à mon proscripteur même ;
    Ce qui fait qu’il est bon d’avoir été proscrit.
    Je sauverais Judas si j’étais Jésus-Christ.
    Je ne prendrai jamais ma part d’une vengeance.
    Trop de punition pousse à trop d’indulgence,
    Et je m’attendrirais sur Caïn torturé.
    Non, je n’opprime pas ! jamais je ne tuerai !
    Jamais, ô Liberté, devant ce que je brise,
    On ne te verra faire un signe de surprise.
    Peuple, pour te servir en ce siècle fatal,
    Je veux bien renoncer à tout, au sol natal,
    A ma maison d’enfance, à mon nid, à mes tombes,
    A ce bleu ciel de France où volent des colombes,
    A Paris, champ sublime où j’étais moissonneur,
    A la patrie, au toit paternel, au bonheur ;
    Mais j’entends rester pur, sans tache et sans puissance.
    Je n’abdiquerai pas mon droit à l’innocence.

Bruxelles, 2l avril.