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et il est mort. Il avait trente-quatre ans. Maintenant le voilà ! ( L’orateur montre la fosse. )

Je n’ajouterai pas un éloge à cette simple vie, à cette grande mort. Qu’il repose en paix, dans cette fosse obscure où la terre va le couvrir, et où son âme est allée retrouver les espérances éternelles du tombeau !

Qu’il dorme ici, ce républicain, et que le peuple sache qu’il y a encore des cœurs fiers et purs, dévoués à sa cause ! Que la république sache qu’on meurt plutôt que de l’abandonner ! Que la France sache qu’on meurt parce qu’on ne la voit plus !

Qu’il dorme, ce patriote, au pays de l’étranger ! Et nous, ses compagnons de lutte et d’adversité, nous qui lui avons fermé les yeux, à sa ville natale, à sa famille, à ses amis, s’ils nous demandent : Où est-il ? nous répondrons : Mort dans l’exil ! comme les soldats répondaient au nom de Latour d’Auvergne : Mort au champ d’honneur !

Citoyens ! aujourd’hui, en France, les apostasies sont en joie. La vieille terre du 14 juillet et du 10 août assiste à l’épanouissement hideux des turpitudes et à la marche triomphale des traîtres. Pas une indignité qui ne reçoive immédiatement une récompense. Ce maire a violé la loi, on le fait préfet ; ce soldat a déshonoré le drapeau, on le fait général ; ce prêtre a vendu la religion, on le fait évêque ; ce juge a prostitué la justice, on le fait sénateur ; cet aventurier, ce prince a commis tous les crimes, depuis les vilenies devant lesquelles reculerait un filou jusqu’aux horreurs devant lesquelles reculerait un assassin, il passe empereur. Autour de ces hommes, tout est fanfares, banquets, danses, harangues, applaudissements, génuflexions. Les servilités viennent féliciter les ignominies. Citoyens, ces hommes ont leurs fêtes ; eh bien ! nous aussi nous avons les nôtres. Quand un de nos compagnons de bannissement, dévoré par la nostalgie, épuisé par la fièvre lente des habitudes rompues et des affections brisées, après avoir bu jusqu’à la lie toutes les agonies de la proscription, succombe enfin et meurt, nous suivons sa bière couverte d’un drap noir ; nous venons au bord de la fosse ; nous nous mettons à genoux, nous aussi, non devant le succès, mais devant le tombeau ; nous nous penchons sur notre