Page:Hugo - Actes et paroles - volume 3.djvu/62

Cette page n’a pas encore été corrigée


Russie est quelque chose d’autrement redoutable, c’est le passé debout, qui s’obstine à vivre et à épouser le présent. Mieux vaut la morsure d’un léopard que l’étreinte d’un spectre. La Turquie n’attaquait qu’une forme de civilisation, le christianisme, forme dont la face catholique est déjà morte ; la Russie, elle, veut étouffer toute la civilisation d’un coup et à la fois dans la démocratie. Ce qu’elle veut tuer, c’est la révolution, c’est le progrès, c’est l’avenir. Il semble que le despotisme russe se soit dit : j’ai un ennemi, l’esprit humain.

Je résume ceci d’un mot. Après les turcs, la Grèce a survécu ; l’Europe ne survivrait pas après les russes.

O polonais, je vous le dis du fond de l’âme, je vous admire. Vous êtes les aînés de la persécution. Cette coupe d’amertume où nous buvons aujourd’hui, nous y trouvons la trace de vos lèvres. Vous portez les chevrons de l’exil. Vos frères sont en Sibérie comme les nôtres sont en Afrique. Bannis de Pologne, les proscrits de France vous saluent.

Nous saluons ton histoire, peuple polonais, bon peuple ! Lève la tête dans ton accablement. Tu es grand, gisant sur le fumier russe. O Job des nations, tes plaies, sont des gloires.

Nous saluons ton histoire et l’histoire de tous les peuples qui ont souffert et qui ont lutté.

Cette réunion, cette date auguste, 29 novembre 1830, évoquent à nos yeux tous les grands souvenirs révolutionnaires, tous les grands hommes libérateurs, et, dans notre reconnaissance religieuse et profonde, nous convions Kosciuszko, Washington, Bolivar, Botzaris, tous les vaillants lutteurs du progrès, tous les glorieux martyrs de l’idée, à ces saintes agapes de la proscription. Ici, dans cette salle, est-ce qu’il ne vous semble pas comme à moi les voir au-dessus de nos têtes ? Est-ce qu’il n’y a pas là, autour de cette date splendide, comme une nuée lumineuse où ces triomphateurs, nos vrais ancêtres, nous apparaissent et nous sourient ? Regardez-les, contemplez-les comme moi, ces transfigurés ! Eux aussi ont souffert. Au jour mystérieux qui sort de la tombe, ceux qui n’étaient que des hommes deviennent des demi-dieux, et les couronnes