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le Deux-Décembre avait pour lui la durée, les quinze années de Tacite, grande mortalis oevi spatium ; l’empire était en plein triomphe et en plein midi, s’étalant. On se moquait d’Homère sur les théâtres et de Shakespeare à l’académie. Les professeurs d’histoire affirmaient que Léonidas et Guillaume Tell n’avaient jamais existé ; tout était en harmonie ; rien ne détonnait, et il y avait accord entre la platitude des idées et la soumission des hommes ; la bassesse des doctrines était égale à la fierté des personnages ; l’avilissement faisait loi ; une sorte d’Anglo-France existait, mi-partie de Bonaparte et de Victoria, composée de liberté selon Palmerston et d’empire selon Troplong ; plus qu’une alliance, presque un baiser. Le grand juge d’Angleterre rendait des arrêts de complaisance ; le gouvernement britannique se déclarait le serviteur du gouvernement impérial, et, comme on vient de le voir, lui prouvait sa subordination par des expulsions, des procès, des menaces d’alien-bill, et de petites persécutions, format anglais. Cette Anglo-France proscrivait la France et humiliait l’Angleterre, mais elle régnait ; la France esclave, l’Angleterre domestique, telle était la situation. Quant à l’avenir, il était masqué. Mais le présent était de l’opprobre à visage découvert, et, de l’aveu de tous, c’était magnifique. À Paris, l’exposition universelle resplendissait et éblouissait l’Europe ; il y avait là des merveilles ; entre autres, sur un piédestal, le canon Krupp, et l’empereur des français félicitait le roi de Prusse.

C’était le grand moment prospère.

Jamais les proscrits n’avaient été plus mal vus. Dans certains journaux anglais, on les appelait « les rebelles ».

Dans ce même été, un jour du mois de juillet, un passager faisait la traversée de Guernesey à Southampton. Ce passager était un de ces « rebelles » dont on vient de parler. Il était représentant du peuple en 1851 et avait été exilé le 2 décembre. Ce passager, dont le nom est inutile à dire ici, car il n’a été que l’occasion du fait que nous allons raconter, s’était embarqué le matin même, à Saint-Pierre-Port, sur le bateau-poste Normandy. La traversée de Guernesey à Southampton est de sept ou huit heures.

C’était l’époque où le khédive, après avoir salué Napoléon,