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trois cents blessés et cent soixante-dix cholériques, et tout ce monde était assisté par quatre chirurgiens ! C’était un spectacle effrayant. Les blessés prenaient les chirurgiens par le pan de leur habit quand ceux-ci se frayaient leur chemin à travers des monceaux de morts et de mourants ; mais les chirurgiens leur faisaient lâcher prise ! On devait s’attendre, avec raison peut-être, à ce que les officiers recevraient les premiers soins et absorberaient sans doute à eux seuls l’assistance des quatre hommes de l’art ; c’était donc nécessairement se mettre en défaut que d’embarquer des masses de blessés sans avoir personne pour leur donner les secours de la chirurgie et pour suffire même à leurs besoins les plus pressants. Un grand nombre sont arrivés à Scutari sans avoir été touchés par le chirurgien, depuis qu’ils étaient tombés, frappés des balles russes, sur les hauteurs de l’Alma. Leurs blessures étaient tendues (stiff) et leurs forces épuisées quand on les a hissés des bateaux pour les transporter à l’hôpital, où heureusement ils ont pu obtenir les secours de l’art.

« Mais toutes ces horreurs s’effacent, comparées à l’état des malheureux passagers du Colombo. Ce navire partit de la Crimée le 24 septembre. Les blessés avaient été embarqués deux jours avant de mettre à la voile ; et, quand on leva l’ancre, le bateau emportait vingt-sept officiers blessés, quatre cent vingt-deux soldats blessés et cent quatre prisonniers russes ; en tout, cinq cent cinquante-trois personnes. La moitié environ des blessés avaient été pansés avant d’être mis à bord. Pour subvenir aux besoins de cette masse de douleurs, il y avait quatre médecins dont le chirurgien du bâtiment, déjà suffisamment occupé à veiller sur un équipage qui donne presque toujours des malades dans cette saison et dans ces parages. Le navire était littéralement couvert de formes couchées à terré. Il était impossible de manœuvrer. Les officiers ne pouvaient se baisser pour trouver leurs sextants et le navire marchait à l’aventure. On est resté douze heures de plus en mer à cause de cet empêchement. Les plus malades étaient mis sur la dunette et, au bout d’un jour ou de deux, ils n’étaient plus qu’un tas de pourritures ! Les coups de feu négligés rendaient des vers qui couraient dans toutes les directions et empoisonnaient la nourriture des malheureux passagers. La matière animale pourrie exhalait une odeur si nauséabonde que les officiers et l’équipage manquaient de se trouver mal, et que le capitaine est aujourd’hui malade de ces cinq jours de misères. Tous les draps de lit, au nombre de quinze cents, avaient été jetés à la mer. Trente hommes sont morts pendant la traversée. Les chirurgiens travaillaient aussi fort que possible, mais ils pouvaient bien peu parmi tant de malades ; aussi beaucoup de ces malheureux ont passé pour la première fois entre les mains du médecin à Scutari, six jours après la bataille !