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moment où nous arrivions, savez-vous ce qui nous a fait tressaillir, savez-vous ce que nous avons vu ? Une femme, ou, pour mieux dire, une forme humaine sous un linceul noir, était là, à terre, plus qu’agenouillée, plus que prosternée, étendue, et en quelque sorte abîmée sur une tombe. Nous sommes restés immobiles, silencieux, mettant le doigt sur nos bouches devant cette majestueuse douleur. Cette femme, après avoir prié, s’est relevée, a cueilli une fleur dans l’herbe du sépulcre, et l’a cachée dans son cœur. Nous l’avons reconnue alors. Nous avons reconnu cette face pâle, ces yeux inconsolables et ces cheveux blancs. C’était une mère ! c’était la mère d’un proscrit ! du jeune et généreux Philippe Faure, mort il y a quatre ans sur la brèche sainte de l’exil. Depuis quatre ans, tous les jours, quelque temps qu’il fasse, cette mère vient là ; depuis quatre ans, cette mère s’agenouille sur cette pierre et la baise. Essayez donc de l’en arracher. Montrez-lui la France, oui, la France elle-même ! Que lui importe à cette mère ! Dites-lui : « Ce n’est pas ici votre pays » ; elle ne vous croira pas. Dites-lui : « Ce n’est pas ici que vous êtes née » ; elle vous répondra : « C’est ici que mon fils est mort. » Et vous vous tairez devant cette réponse, car la patrie d’une mère, c’est le tombeau de son enfant.

Messieurs, voilà comment il se fait qu’on aime une terre avec sa chair, avec son sang, avec son âme. Notre âme à nous est mêlée à celle-ci. Nous y avons nos amis morts. Sachez-le, il n’y a pas de terre étrangère ; partout la terre est la mère de l’homme, sa mère tendre, sévère et profonde. Dans tous les lieux où il a aimé, où il a pleuré, où il a souffert, c’est-à-dire partout, l’homme est chez lui.

Messieurs, je réponds au toast qui m’est porté par un toast à Jersey. Je bois à Jersey, à sa prospérité, à son enrichissement, à son amélioration, à son agrandissement industriel et commercial, et aussi et plus encore à son agrandissement intellectuel et moral.

Il y a deux choses qui font les peuples grands et charmants, ces deux choses sont la liberté et l’hospitalité, l’hospitalité était la gloire des nations antiques, la liberté est la splendeur des nations modernes. Jersey a ces deux couronnes, qu’elle les garde !