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les forces gigantesques du continent dont elle dispose ? que fait-elle ?

Citoyens, elle fait une guerre.

Une guerre pour qui ?

Pour vous, peuples ?

Non, pour eux, rois.

Quelle guerre ?

Une guerre misérable par l’origine : une clef ; épouvantable par le début : Balaklava ; formidable par la fin : l’abîme.

Une guerre qui part du risible pour aboutir à l’horrible.

Proscrits, nous avons déjà plus d’une fois parlé de cette guerre, et nous sommes condamnés à en parler longtemps encore. Hélas ! je n’y songe, quant à moi, que le cœur serré.

O français qui m’entourez, la France avait une armée, une armée la première du monde, une armée admirable, incomparable, formée aux grandes guerres par vingt ans d’Afrique, une armée tête de colonne du genre humain, espèce de Marseillaise vivante, aux strophes hérissées de bayonnettes, qui, mêlée au souffle de la Révolution, n’eût eu qu’à faire chanter ses clairons pour faire à l’instant même tomber en poussière sur le continent tous les vieux sceptres et toutes les vieilles chaînes ; cette armée, où est-elle ? qu’est-elle devenue ? Citoyens, M. Bonaparte l’a prise. Qu’en a-t-il fait ? d’abord il l’a enveloppée dans le linceul de son crime ; ensuite il lui a cherché une tombe. Il a trouvé la Crimée.

Car cet homme est poussé et aveuglé par ce qu’il a en lui de fatal et par cet instinct de la destruction du vieux monde qui est son âme à son insu.

Proscrits, détournez un moment vos yeux de Cayenne où il y a aussi un sépulcre, et regardez là-bas à l’orient. Vous y avez des frères.

L’armée française et l’armée anglaise sont là.

Qu’est-ce que c’est que cette tranchée qu’on ouvre devant cette ville tartare ? cette tranchée à deux pas de laquelle coule le ruisseau de sang d’Inkermann, cette tranchée où il y a des hommes qui passent la nuit debout et qui ne peuvent se coucher parce qu’ils sont dans l’eau jusqu’aux genoux ; d’autres qui sont couchés, mais dans un