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m’échappent, je jette ces idées au hasard et rapidement et je ne trace qu’un à peu près, si la révolution de 1848 avait vécu et porté ses fruits, si la république fût restée debout, si, de république française, elle fût devenue, comme la logique l’exige, république européenne, fait qui se serait accompli alors, certes, en moins d’une année, et presque sans secousse ni déchirement, sous le souffle du grand vent de Février, citoyens, si les choses s’étaient passées de la sorte, que serait aujourd’hui l’Europe ? une famille. Les nations sœurs. L’homme frère de l’homme. On ne serait plus ni français, ni prussien, ni espagnol ; on serait européen. Partout la sérénité, l’activité, le bien-être, la vie. Pas d’autre lutte, d’un bout à l’autre du continent, que la lutte du bien, du beau, du grand, du juste, du vrai et de l’utile domptant l’obstacle et cherchant l’idéal. Partout cette immense victoire qu’on appelle le travail dans cette immense clarté qu’on appelle la paix.

Voilà, citoyens, si la révolution eût triomphé, voilà, en raccourci et en abrégé, le spectacle que nous donnerait à cette heure l’Europe des peuples.

Mais ces choses ne se sont point réalisées. Heureusement on a rétabli l’ordre. Et, au lieu de cela, que voyons-nous ?

Ce qui est debout en ce moment, ce n’est pas l’Europe des peuples ; c’est l’Europe des rois.

Et que fait-elle, l’Europe des rois ?

Elle a la force ; elle peut ce qu’elle veut ; les rois sont libres puisqu’ils ont étouffé la liberté ; l’Europe des rois est riche ; elle a des millions, elle a des milliards ; elle n’a qu’à ouvrir la veine des peuples pour en faire jaillir du sang et de l’or. Que fait-elle ? Déblaie-t-elle les embouchures des fleuves ? abrège-t-elle la route de l’Inde ? relie-t-elle le Pacifique à l’Atlantique ? perce-t-elle l’isthme de Suez ? coupe-t-elle l’isthme de Panama ? jette-t-elle dans les profondeurs de l’océan le prodigieux fil électrique qui rattachera les continents aux continents par l’idée devenue éclair, et qui, fibre colossale de la vie universelle, fera du globe un cœur énorme ayant pour battement la pensée de l’homme ? A quoi s’occupe l’Europe des rois ? accomplit-elle, maîtresse du monde, quelque grand et saint travail de progrès, de civilisation et d’humanité ? à quoi dépense-t-elle