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police ; un professeur gravement doctrinaire s’introduit chez vous, vous le surprenez lisant vos papiers. Tout est permis contre vous ; vous êtes hors la loi, c’est-à-dire hors l’équité, hors la raison, hors le respect, hors la vraisemblance ; on se dira autorisé par vous à publier vos conversations, et l’on aura soin qu’elles soient stupides ; on vous attribuera des paroles que vous n’avez pas dites, des lettres que vous n’avez pas écrites, des actions que vous n’avez pas faites. On vous approche pour mieux choisir la place où l’on vous poignardera ; l’exil est à claire-voie ; on y regarde comme dans une fosse aux bêtes ; vous êtes isolé, et guetté.

N’écrivez pas à vos amis de France ; il est permis d’ouvrir vos lettres ; la cour de cassation y consent ; défiez-vous de vos relations de proscrit, elles aboutissent à des choses obscures ; cet homme qui vous sourit à Jersey vous déchire à Paris ; celui-ci qui vous salue sous son nom vous insulte sous un pseudonyme ; celui-là, à Jersey même, écrit contre les hommes de l’exil des pages dignes d’être offertes aux hommes de l’empire, et auxquelles du reste il rend justice en les dédiant aux banquiers Pereire. Tout cela est tout simple, sachez-le. Vous êtes au lazaret. Si quelqu’un d’honnête vient vous voir, malheur à lui. La frontière l’attend, et l’empereur est là sous sa forme gendarme. On mettra des femmes nues pour chercher sur elles un livre de vous, et si elles résistent, si elles s’indignent, on leur dira : ce n’est pas pour votre peau !

Le maître, qui est le traître, vous entoure de qui bon lui semble ; le prescripteur dispose de la qualité de proscrit ; il en orne ses agents ; aucune sécurité ; prenez garde à vous ; vous parlez à un visage, c’est un masque qui entend ; votre exil est hanté par ce spectre, l’espion.

Un inconnu, très mystérieux, vient vous parler bas à l’oreille ; il vous déclare que, si vous le voulez, il se charge d’assassiner l’empereur ; c’est Bonaparte qui vous offre de tuer Bonaparte. À vos banquets de fraternité, quelqu’un dans un coin criera : Vive Marat ! vive Hèbert ! vive la guillotine ! Avec un peu d’attention vous reconnaîtrez la voix de Carlier. Quelquefois l’espion mendie ; l’empereur vous demande l’aumône par son Piétri ; vous donnez, il rit ;