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vieux lord Raglan, qui a vu Waterloo. Et cependant on ira plus loin encore ; on annonce qu’on va employer contre la malheureuse ville les moyens « nouveaux » qu’on tenait « en réserve » et dont on frémissait. Extermination, c’est le cri de cette guerre. La tranchée seule coûte cent hommes par jour. Des rivières de sang humain coulent ; une rivière de sang à Alma, une rivière de sang à Balaklava, une rivière de sang à Inkermann ; cinq mille hommes tués le 20 septembre, six mille le 25 octobre, quinze mille le 5 novembre. Et cela ne fait que commencer. On envoie des armées, elles fondent. C’est bien. Allons, envoyez-en d’autres ! Louis Bonaparte redit à l’ex-général Canrobert le mot imbécile de Philippe IV à Spinola : Marquis, prends Breda. Sébastopol était hier une plaie, aujourd’hui c’est un ulcère, demain ce sera un cancer ; et ce cancer dévore la France, l’Angleterre, la Turquie et la Russie. Voilà l’Europe des rois. O avenir ! quand nous donneras-tu l’Europe des peuples ?

Je continue.

Sur les navires, après chaque affaire, des chargements de blessés qui font horreur. Pour ne citer que les chiffres que je sais, et je n’en sais pas la dixième partie, quatre cents blessés sur le Panama, quatre cent quarante-neuf sur le Colombo qui remorquait deux transports également chargés et dont j’ignore les chiffres, quatre cent soixante-dix sur le Vulcain, quinze cents sur le Kanguroo. On est blessé en Crimée, on est pansé à Constantinople. Deux cents lieues de mer, huit jours entre la blessure et le pansement. Chemin faisant, pendant la traversée, les plaies abandonnées deviennent effroyables ; les mutilés qu’on transporte sans assistance, sans secours, misérablement entassés les uns sur les autres, voient les lombrics, cette vermine du sépulcre, sortir de leurs jambes brisées, de leurs côtes enfoncées, de leurs crânes fendus, de leurs ventres ouverts ; et, sous ce fourmillement horrible, ils pourrissent avant d’être morts dans les entre-ponts pestilentiels des steamers-ambulances, immenses fosses communes pleines de vivants mangés de vers. ( Victor Hugo s’interrompant :)-Je n’exagère point. J’ai là les journaux anglais, les journaux ministériels. Lisez vous-mêmes. ( L’orateur