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312 MILLE FRANCS DE RECOMPENSE.

cherchez du vôtre. Maintenant, Rousseline, causons. J’ai confiance en vous. Vous êtes peut-être de tous les hommes que j’emploie le seul auquel je me fierais a l’heure qu’il est. Vous avez de la religion, de l’honnêteté et de l’esprit. Je m’ouvre à vous. Les choses ne vont pas dans ma maison comme je le voudrais. Il y a des réformes à faire. Jusqu’à ce jour, j’ai eu la confiance de l’indifférence. J’ai réussi dans les affaires, c’est vrai. Que voulez- vous . ? je dédaigne un peu mon succès. C’est probablement parce que je n’ai pas fait à la richesse l’honneur de la souhaiter qu’elle s’est jetée à ma tête. Riche, je le suis trop. Je suis garçon. Je n’ai pas de famille. Je continue machinalement ce remuement d’affaires qui remplace pour moi la vie. C’est un engrenage, je m’y laisse aller, car au fond cela m’est égal. Quel besoin ai-je d’augmenter ma fortune ? Je laisserai à qui héritera de moi au moins quinze millions.

ROUSSELINE, à part.

Epouser serait mieux.

LE BARON DE PUENCARRAL.

Pourtant cette existence d’affaires a ses exigences, et puisque je la traîne, il faut que ce soit avec dignité, et que mon entourage ne soit pas autour de moi vice, fraude et corruption. Etre confiant, ouij être dupe, non. Rousseline, vous êtes probe et rigide } désormais, en vérité, je ne croirai plus personne, si ce n’est vous. Il importe qu’on se souvienne que je suis un homme sévère.

ROUSSELINE, à part.

Encore un dont je tiens les fils !

S’inclinant profondément.

Monsieur le baron !

A part.

Tu te crois sévère j tu ne l’es pas. Tu es triste. Cet homme est bon et dur. Une variété de la bêtise. La dureté sur la bonté, c’est là le résultat de la tristesse. C’est dans cette tristesse qu’il faut jeter la sonde. LE BARON DE PUENCARRAL.

Ce que les affaires ont d’efficace pour guérir les hommes mélancoliques, c’est qu’elles les occupent de petites choses. Les petits soucis importunent et apaisent les grandes douleurs. C’est un tiraillement utile. Rousseline, les subalternes chez moi ont besoin d’être surveillés. Ou ils ont des vices, ou ils ont du zèle. Deux choses que je hais. Tenez, par exemple, il me revient qu’on fait en mon nom beaucoup de saisies, que les huissiers travaillent de tous côtés pour ma maison, et qu’on exécute une foule de petits débiteurs.