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marquis.

Rose me plaît. Jamais front plus fier ne mêla

La pudeur au sourire, et jamais une fille

N'accoupla mieux la voix qui charme à l'oeil qui brille;

Elle regarde avec un doux air inhumain;

Elle a de petits pieds qui tiendraient dans ma main;

Elle tremble aisément, sa beauté s'en augmente.

Or, puisque, moi le roi, je la trouve charmante,

Sanche est de trop.


Le Marquis


C'est juste.


Le Roi


Ah! la raison d'état

Voudrait qu'à ses penchants le maître résistât,

Je le sais. Quel parti fallait-il que je prisse?

Cela n'est pas venu tout d'un coup ce caprice.

On hésite longtemps pendant qu'un feu grandit.

Crois-tu que je n'ai pas lutté? Je me suis dit,

Car j'ai dû faire en moi cet ennuyeux triage:

- Diable! elle est bien jolie! oui, mais ce mariage

Est utile, il me faut la Navarre, sans quoi

Je n'ai pas de frontière. Amour, tenez-vous coi!

Mais quels yeux! quelle peau de satin! quelle grâce!

Halte-là, roi! Veux-tu pour un jupon qui passe

Perdre en un jour le fruit de dix ans de combats?

Regarde par-dessus les montagnes là-bas,

Le roi d'Espagne fait rire le roi de France.

Allons, marions Sanche et Rose. La Durance

Et l'Adour sont à nous, nos frontières se font,

Soyons un politique admirable et profond,

Qu'ils s'épousent! c'est dit. - Non! quel joug que le nôtre!

Au moment de la voir passer aux bras d'un autre,

Je n'y tiens plus. A bas mon rival! Je la prends.

Suis-je un esclave ayant mes sceptres pour tyrans?

Dois-je me mutiler le cour fibre par fibre,

Parce que sur la Seine ou le Rhin ou le Tibre

Un tas d'espions rois me regardent, guettant

L'heure où l'ambition distraite se détend?

Être un grand roi, c'est lourd. Le coeur prend sa revanche.

Je suis fâché d'avoir à tuer ce don Sanche,

Et de le tuer là, chez lui, dans son foyer;