Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/220

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— La révolution, répliqua Cimourdain, veut pour l’aider des ouvriers farouches. Elle repousse toute main qui tremble. Elle n’a foi qu’aux inexorables. Danton, c’est le terrible, Robespierre, c’est l’inflexible. Saint-Just, c’est l’irréductible, Marat, c’est l’implacable. Prends-y garde, Gauvain. Ces noms-là sont nécessaires. Ils valent pour nous des armées. Ils terrifieront l’Europe.

— Et peut-être aussi l’avenir, dit Gauvain.

Il s’arrêta et repartit :

— Du reste, mon maître, vous faites erreur, je n’accuse personne. Selon moi, le vrai point de vue de la révolution, c’est l’irresponsabilité. Personne n’est innocent, personne n’est coupable. Louis XVI, c’est un mouton jeté parmi des lions. Il veut fuir, il veut se sauver, il cherche à se défendre ; il mordrait, s’il pouvait. Mais n’est pas lion qui veut. Sa velléité passe pour crime. Ce mouton en colère montre les dents. Le traître ! disent les lions. Et ils le mangent. Cela fait, ils se battent entre eux.

— Le mouton est une bête.

— Et les lions, que sont-ils ?

Cette réplique fit songer Cimourdain. Il releva la tête et dit :

— Ces lions-là sont des consciences. Ces lions-là sont des idées. Ces lions-là sont des principes.

— Ils font la Terreur.

— Un jour, la révolution sera la justification de la Terreur.

— Craignez que la Terreur ne soit la calomnie de la révolution.

Et Gauvain reprit :

— Liberté, Égalité, Fraternité, ce sont des dogmes de paix et d’harmonie. Pourquoi leur donner un aspect effrayant ? Que voulons- nous ? conquérir les peuples à la république universelle. Eh bien, ne leur faisons pas peur. À quoi bon l’intimidation ? Pas plus que les oiseaux, les peuples ne sont attirés par l’épouvantail. Il ne faut pas faire le mal pour faire le bien. On ne renverse pas le trône pour laisser l’échafaud debout ; Mort aux rois, et vie aux nations. Abattons les couronnes, épargnons les têtes. La révolution, c’est la concorde, et non l’effroi. Les idées douces sont mal servies par les hommes incléments. Amnistie est pour moi le plus beau mot de la langue humaine. Je ne veux verser de sang qu’en risquant le mien. Du reste, je ne sais que combattre, et je ne suis qu’un soldat. Mais si l’on ne peut pardonner, cela ne vaut pas la peine de vaincre. Soyons pendant la bataille les ennemis de nos ennemis, et après la victoire leurs frères.

— Prends garde ! répéta Cimourdain pour la troisième fois. Gauvain, tu es pour moi plus que mon fils, prends garde !