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mais l’augmente. Le peuple, grandi dans l’individu et dignifié dans le citoyen, voilà le but de 1789.

Les philosophes démocrates n’ont pas pour objet, en affirmant l’égalité, de prouver la roture de l’homme ; mais sa divinité. La déclaration des droits de l’homme est une sublime lettre de noblesse.

L’élévation des multitudes à la dignité de nations, l’élévation des nations à la dignité d’humanité ; tel est le programme immédiat de la civilisation.

Or, pour réaliser ce programme, la première condition c’est l’abolition de tous les esclavages. La misère en est un.

Supprimer la Misère, quel but splendide pour l’unanimité !


VIII

Qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous n’avons nulle préméditation de l’impossible, et, dans notre utopie humaine, nous nous arrêtons là où l’humanité manque sous nos pieds. Anéantir la misère, oui ; anéantir la souffrance, non. La douleur, nous le croyons profondément, est la loi terrestre, jusqu’à nouvel ordre divin. Souffrir est le fond de l’homme, fond inconnu. Tant que le regard d’une femme pourra être un bouleversement, tant qu’Alceste frémira devant Célimène, tant que cette réponse glaciale sera faite à l’angoisse poignante de la passion : Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors ? tant qu’Othello sera possible, tant que la toute-puissance sera impuissante à faire aimer un empereur par une gardeuse de moutons, tant qu’il suffira d’un sourire accordé ou refusé pour allumer le taureau de Phalaris dans une âme humaine, tant que les cheveux blancs d’Arnolphe supplieront lisiblement et lamentablement l’inexorable enfance d’Agnès, tant qu’on sera ou qu’on pourra être laid, bête, difforme, infirme, envieux, jaloux, inégal en intelligence, ou en jeunesse, ou en beauté, dédaigné, rebuté, moindre, l’homme sera terrible. Tant que le croup volera le nourrisson à la nourrice, tant que les fièvres de lait arracheront la jeune mère au jeune père éperdu, tant que le frais mariage éblouissant pourra être pris en guet-apens par une catastrophe, tant que le sépulcre aura de brusques ouvertures sous l’éden, l’humanité se tordra les mains. Tant qu’on aimera, hélas ! tant qu’il y aura dans l’homme désir, appétit, convoitise, ambition, aspiration, il y aura gémissement et douleur. Ceci est la cuisson de la flamme céleste. Qu’y pouvons-nous ? le quid divinum est là. Labeur est une moitié de l’homme ; résignation est l’autre. Passion étant la destinée, patience est la vertu. Le problème ne nous demande pas la permission d’être et de continuer. Il faut pourtant prendre un peu l’immense mystère tel qu’il est. La quantité de fatalité qui dépend de l’homme s’appelle Misère et peut être abolie ; la quantité de fatalité qui dépend de l’inconnu s’appelle Douleur et doit être contemplée et sondée avec tremblement. Améliorons tout ce qui peut être amélioré, acceptons le reste. Le travail du progrès consiste à retrancher dans la souffrance l’inutile ; ce qui vient de plus haut que nous est évidemment utile. A quoi ? cherchez