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NOTRE-DAME DE PARIS.

bonnets de satin, sans même songer à se racheter une couverture. — Monsieur Eustache, je vous ai déjà dit de ne pas manger la galette. — Il est sûr que la petite Agnès — c’était le nom de l’enfant, nom de baptême, car de nom de famille, il y a longtemps que la Chantefleurie n’en avait plus, — il est certain que cette petite était plus emmaillotée de rubans et de broderies qu’une dauphine du Dauphiné ! Elle avait entre autres une paire de petits souliers ! que le roi Louis XI n’en a certainement pas eu de pareils ! Sa mère les lui avait cousus et brodés elle-même, elle y avait mis toutes ses finesses de dorelotière et toutes les passequilles d’une robe de bonne Vierge. C’étaient bien les deux plus mignons souliers roses qu’on pût voir. Ils étaient longs tout au plus comme mon pouce, et il fallait en voir sortir les petits pieds de l’enfant pour croire qu’ils avaient pu y entrer. Il est vrai que ces petits pieds étaient si petits, si jolis, si roses ! plus roses que le satin des souliers ! — Quand vous aurez des enfants, Oudarde, vous saurez que rien n’est plus joli que ces petits pieds et ces petites mains-là.

— Je ne demande pas mieux, dit Oudarde, en soupirant, mais j’attends que ce soit le bon plaisir de Monsieur Andry Musnier.

— Au reste, reprit Mahiette, l’enfant de Paquette n’avait pas que les pieds de joli. Je l’ai vue quand elle n’avait que quatre mois. C’était un amour ! Elle avait les yeux plus grands que la bouche. Et les plus charmants fins cheveux noirs, qui frisaient déjà. Cela aurait fait une fière brune, à seize ans ! Sa mère en devenait de plus en plus folle tous les jours. Elle la caressait, la baisait, la chatouillait, la lavait, l’attifait, la mangeait ! Elle en perdait la tête, elle en remerciait Dieu. Ses jolis pieds roses surtout, c’était un ébahissement sans fin, c’était un délire de joie ! elle y avait toujours les lèvres collées et ne pouvait revenir de leur petitesse. Elle les mettait dans les petits souliers, les retirait, les admirait, s’en émerveillait, regardait le jour au travers, s’apitoyait de les essayer à la marche sur son lit, et eût volontiers passé sa vie à genoux, à chausser et à déchausser ces pieds-là comme ceux d’un enfant-Jésus.

— Le conte est bel et bon, dit à mi-voix la Gervaise, mais où est l’Égypte dans tout cela ?

— Voici, répliqua Mahiette. Il arriva un jour à Reims des espèces de cavaliers fort singuliers. C’étaient des gueux et des truands qui cheminaient dans le pays, conduits par leur duc et par leurs comtes. Ils étaient basanés, avaient les cheveux tout frisés, et des anneaux d’argent aux oreilles. Les femmes étaient encore plus laides que les hommes. Elles avaient le visage plus noir et toujours découvert, un méchant roquet sur le corps, un vieux drap tissu de cordes lié sur l’épaule, et la chevelure en queue de cheval. Les enfants qui se vautraient dans leurs jambes auraient fait peur à des singes. Une bande d’excommuniés. Tout cela venait en droite ligne de la basse