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XXV LETTRE DE L'EXILÉ ARRIVANT DANS LE DÉSERT


Tu me dis: Que fais-tu? Rien. Je suis seul. Je rêve.
Je vais voir si quelqu'un me connaît sur la grève.
Je cherche à rencontrer dans ces rudes forêts,
Dans ces monts, quelque ami tragique que j'aurais,
Quelque bon vieil écueil bien. battu de l'abîme,
Quelque sapin cassé d'une façon sublime;
Un roc ayant le deuil et n'ayant pas l'effroi.
Je parle à l'océan, et je lui dis: C'est moi.
Alors nous nous mettons àcauser, lui plein d'ombre,
Mêlant un conseil grave à ses rumeurs sans nombre,
Et redisant toujours dans l'écume et les vents
La même phrase: Aimez, car vous souffrez, vivants!
Moi, songeur et distrait par la barque qui vogue.
Le tonnerre souvent prend part au dialogue;
Cette interjection, l'éclair, tombe du ciel.

La mer me plaît; on sent sa vertu dans son fiel.
Elle assainit la terre à force d'amertume.
Je l'aime. Aussi l'aller trouver est ma coutume
Quand je sens dans mon coeur monter sous le ciel bleu
L'âpre indignation qui questionne Dieu.
Elle me calme avec son souffle de nuée.
Ma douleur dans ses flots s'endort diminuée.

On médite en voyant des prodiges entiers.
Je fraternise avec le gouffre volontiers..