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Et ses plumes faisaient un bruit de grandes eaux.
Cauchemar de la chair ou vision d’apôtre,
Selon qu’il se montrait d’une face ou de l’autre,

Il semblait une bête ou semblait un esprit.
Il paraissait, dans l’air où mon vol le surprit,
Faire de la lumière et faire des ténèbres.

Calme, il me regardait dans les brouillards funèbres.
Et je sentais en lui quelque chose d’humain.

Qu’es-tu donc, toi qui viens me barrer le chemin,
Être obscur, frissonnant au souffle de ces brumes ?
Lui dis-je. Il répondit : — Je suis une des plumes
De la nuit, sombre oiseau de nue et de rayons,
Noir paon épanoui des constellations.

Je suis ce qui court, vole, erre, s’enfle, s’apaise ;
Je suis en même temps ce qui retombe, pèse,
Saisit l’aile qui va, retient l’essor qui fuit,
Et descend ; car le fond de mon être est la nuit.

— Ton nom ? — dis-je.

                      Il reprit :
                                  — Pour toi qui, loin des causes,
Vas flottant, et ne peux voir qu’un côté des choses,
Je suis l’Esprit Humain.
                         Mon nom est Légion,
Je suis, l’essaim des bruits et la contagion
Des mots vivants allant et venant d’âme en âme.
Je suis Souffle. Je suis cendre, fumée et flamme.
Tantôt l’instinct brutal, tantôt l’élan divin.
Je suis ce grand passant, vaste, invincible et vain,
Qu’on nomme vent ; et j’ai l’étoile et l’étincelle
Dans ma parole, étant l’haleine universelle ;
L’haleine et non la bouche ; un zéphir me grandit