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égaux. Oreste n’a pas moins de vie funèbre que Hamlet. Et si Shakespeare essaye de terrifier Eschyle avec les sorcières, Eschyle lui montre du doigt les Euménides. Chose admirable, pour que le génie soit complet, il faut qu’il soit de bonne foi. Virgile ne croit pas un mot de YÉnéide ; sa Vénus est copiée sur Livie, son Olympe est de seconde main, il est dépaysé dans son enfer machiné par un autre que lui, il est bien plus sûr de César que de Jupiter ; Auguste, Mécène, Marcellus, voilà les vrais et solides Apollons ; il entend malice aux déifications profitables ; sa muse s’appelle Dix-mille-Sesterces. Aussi Virgile est-il par moments tout près d’avoir beaucoup d’esprit comme Ovide, lequel du reste n’en est pas moins chassé de la cour. Homère, lui, est naïf ; la beauté de ses poëmes, c’est la certitude. Ils en sont pleins ; ils en débordent. Homère croit aux héros, aux monstres, à la pomme, aux carquois de rayons lançant la peste, au partage des dieux à cause de Yroie, à Vénus qui est pour, à Pallas qui est contre ; tout ce fabuleux Empyrée qui est en lui le fascine et le subjugue. Il en radote. Il en rabâche. Cela fait sourire Horace. Bonus Homerus ". Homère est dupe de l’Iliade. De là sa grandeur.

Cette bonne foi sublime, l’intuition la donne. Intuition, invention. L’intuition ne domine pas moins le géomètre inventeur que le poëte. L’intuition c’est la puissance. Elle fait l’homme d’airain. C’était par intuition, et non par observation, que Campanella affirmait le nombre infini des étoiles. L’église, qui hait les astres, gênants pour les dogmes, voulut l’en faire démordre. En vain. Nous l’avons rappelé, vingt-sept années de cachot, sept fois vingt-quatre heures de brodequin et de chevalet n’ébranlèrent point Campanella. L’intuition fut plus forte que la torture. Aux trois facultés signalées plus haut, et dont nous avons indiqué d’abord l’accouplement, puis le groupe, correspondent trois familles d’esprit : les moralistes, limités à l’homme ; les philosophes, qui combinent l’homme avec le monde sensible ; les génies, qui voient tout.

Pour comprendre ce qui manque à Molière, il faut lire Shakespeare. Pour comprendre ce qui manque à Sedaine, à l’abbé Prévost, à Marivaux, à Le Sage, à La Bruyère, il faut lire Molière.

En art comme en toute chose, une certaine nuance — un abîme — sépare l’excellence de la grandeur. À la Trippenhausen d’Amsterdam, vous voyez en entrant un vaste tableau d’un maître dont le nom m’échappe, c’est excellent. Vous applaudissez. Tournez-vous, voici la Ronde de nuit, c’est Rembrandt. Vous poussez un cri. Le grand est là. L’excellent s’évanouit. V