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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/98

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Je me levai de la chaise où j’étais assis. – Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce qu’ils ne viendront pas ?

— Non, répondit-il, personne ne viendra. C’est fini.

Alors il m’expliqua rapidement qu’il avait couru tout le quartier pour trouver un fusil, qu’il avait perdu sa peine, qu’il avait parlé à « deux ou trois », qu’il fallait renoncer aux associations, qu’elles ne descendraient pas, que ce qui s’était fait dans la journée avait épouvanté, que les meilleurs étaient terrifiés, que les boulevards étaient pleins de cadavres, que la troupe avait fait « des horreurs », que la barricade allait être attaquée, qu’en arrivant il avait entendu un bruit de pas vers le carrefour, et que c’était la troupe qui venait, que nous n’avions plus rien à faire là, qu’il fallait nous en aller, que cette maison était « bêtement choisie », qu’il n’y avait pas d’issue par derrière, que peut-être nous aurions déjà de la peine à sortir de la rue, et que nous n’avions que le temps.

Le tout haletant, bref, saccadé, et entrecoupé à chaque instant de cette exclamation : – Et dire qu’on n’a pas d’armes ! Et dire que je n’ai pas de fusil !

Comme il achevait, nous entendîmes crier de la barricade : – Attention ! – Et presque immédiatement un coup de fusil partit.

Une violente décharge répondit au coup de fusil. Plusieurs balles frappèrent la cloison de l’ambulance, mais elles étaient trop obliques et aucune ne la perça. Nous entendîmes tomber bruyamment dans la rue plusieurs carreaux cassés.

— Il n’est plus temps, dit le formier avec calme. La barricade est attaquée.

Il prit une chaise et s’assit. Les deux ouvriers étaient évidemment d’excellents tireurs. Deux feux de peloton assaillirent la barricade coup sur coup. La barricade ripostait avec vivacité. Puis le feu s’éteignit. Il y eut comme un silence.

— Les voilà qui arrivent à la bayonnette ! Ils viennent au pas de course ! dit une voix dans la barricade.

L’autre voix dit : – Filons. Un dernier coup de fusil partit. Puis un choc, que nous prîmes pour un avertissement, ébranla notre muraille de planches. C’était en réalité un des ouvriers qui avait jeté son fusil en s’en allant ; le fusil en tombant avait heurté la cloison de l’ambulance. Nous entendîmes le pas rapide des deux combattants qui s’éloignaient.

Presque au même instant un tumulte de voix et de crosses de fusil cognant le pavé emplit la barricade.

— C’est fait, dit le formier, et il souffla la chandelle.

Au silence qui enveloppait cette rue le moment d’auparavant avait succédé