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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/97

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par moi à Baudin et qu’on peut lire au chapitre XVI de cette histoire.

Comme je rejetais le journal sur la table, l’un des deux défenseurs de la barricade entra. C’était le petit.

— Un verre d’eau, dit-il. A côté des fioles, il y avait une carafe et un verre. Il but avidement. Il tenait à la main un morceau de pain et un cervelas dans lequel il mordait.

Tout à coup nous entendîmes plusieurs détonations successives se suivant coup sur coup et qui paraissaient peu éloignées. Cela ressemblait, dans le silence de cette nuit noire, au bruit d’une charretée de bois qu’on décharge sur le pavé.

La voix grave et tranquille de l’autre combattant cria du dehors : – Cela commence.

— Ai-je le temps de finir mon pain ? demanda le petit.

— Oui, dit l’autre.

Le petit se tourna alors vers moi.

— Citoyen représentant, me dit-il, voilà les feux de peloton. On attaque les barricades par là. Vrai, il faut vous en aller.

Je lui répondis : – Mais vous restez bien, vous.

— Nous, nous sommes armés, reprit-il ; vous, vous ne l’êtes pas. Vous ne serez bon qu’à vous faire tuer sans profit pour personne. Si vous aviez un fusil, je ne dis pas, mais vous n’en avez pas. Il faut vous en aller.

— Je ne puis, lui dis-je, j’attends quelqu’un.

Il voulut poursuivre et me presser. Je lui serrai la main.

— Laissez-moi faire, lui dis-je.

Il comprit que mon devoir était de rester, et n’insista plus.

Il y eut un silence. Il se remit à mordre dans son pain. On n’entendait plus que le râle du mourant. En ce moment-là une espèce de coup sourd et profond arriva jusqu’à nous. La vieille femme sauta sur sa chaise en murmurant : – C’est le canon.

— Non, dit le petit homme, c’est une porte cochère qu’on ferme. Puis il reprit : – Bah ! j’ai fini mon pain ! fit claquer ses deux mains l’une contre l’autre, et sortit.

Cependant les détonations continuaient et semblaient se rapprocher. Un bruit se fit dans la boutique. C’était le formier qui rentrait. Il parut au seuil de l’ambulance.

Il était pâle.

— Me voici, dit-il, je viens vous chercher. Il faut rentrer chez soi. Allons-nous-en tout de suite.