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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/94

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— Allons, reprit le formier avec un accent d’impatience, les amis ne sont pas encore arrivés !

— Eh bien, lui dis-je, attendons-les.

Le formier parla quelque temps à voix basse et probablement me nomma à l’un des deux défenseurs de la barricade, qui s’approcha et me salua : – Citoyen représentant, dit-il, il va faire chaud ici tout à l’heure.

— En attendant, lui répondis-je en riant, il fait froid.

Il faisait très froid en effet. La rue, entièrement dépavée derrière la barricade, n’était plus qu’un cloaque, on y avait de l’eau jusqu’à la cheville.

— Je dis qu’il va faire chaud, reprit l’ouvrier, et vous ferez bien d’aller plus loin.

Le formier lui posa la main sur l’épaule : – Camarade, il faut que nous restions ici. C’est là à côté, dans l’ambulance, qu’est le rendez-vous.

— C’est égal, reprit l’autre ouvrier qui était de très petite taille et qui se tenait debout sur un pavé, le citoyen représentant ferait bien d’aller plus loin.

— Je puis bien être où vous êtes, lui dis-je.

La rue était toute noire ; on ne voyait rien du ciel. En dedans de la barricade, à gauche, du côté où était la coupure, on distinguait une haute cloison en planches mal jointes à travers lesquelles s’échappait par endroits une clarté faible. Au-dessus de la cloison montait à perte de vue une maison de six ou sept étages dont le rez-de-chaussée en réparation, et qu’on reprenait en sous-œuvre, était fermé par ces planches. Une raie de lumière sortant d’entre les planches tombait sur le mur en face et éclairait une vieille affiche déchirée où on lisait : Asnières. Joutes sur l’eau. Grand bal.

— Avez-vous un autre fusil ? demanda le formier au plus grand des deux ouvriers.

— Si nous avions trois fusils, nous serions trois hommes, répondit l’ouvrier.

Le petit ajouta : – Est-ce que vous croyez que c’est la bonne volonté qui manque ? Il y aurait des musiciens, mais il n’y a pas de clarinettes.

A côté de la palissade en planches, on entrevoyait une porte étroite et basse qui avait plutôt l’air d’une porte d’échoppe que d’une porte de boutique. La boutique à laquelle appartenait cette porte était fermée hermétiquement, la porte semblait également fermée. Le formier y alla et la poussa doucement. Elle était ouverte.

— Entrons, me dit-il.

J’entrai le premier, il me suivit, et referma derrière moi la porte tout contre. Nous étions dans une salle basse. Vers le fond, à notre gauche, une porte entre-bâillée laissait arriver le reflet d’une lumière. La salle n’était éclairée