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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/74

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Louis Bonaparte eut cette gloire, qui est le sommet de sa honte.

Racontons-la.

Racontons ce que n’avait pas encore vu l’histoire.

L’assassinat d’un peuple par un homme.

Subitement, à un signal donné, un coup de fusil tiré n’importe où par n’importe qui, la mitraille se rua sur la foule. La mitraille est une foule aussi ; c’est la mort émiettée. Elle ne sait où elle va, ni ce qu’elle fait. Elle tue et passe.

Et en même temps elle a une espèce d’âme ; elle est préméditée ; elle exécute une volonté. Ce moment fut inouï. Ce fut comme une poignée d’éclairs s’abattant sur le peuple. Rien de plus simple. Cela eut la netteté d’une solution ; la mitraille écrasa la multitude. Que venez-vous faire là ? Mourez. Etre un passant, c’est un crime. Pourquoi êtes-vous dans la rue ? Pourquoi traversez-vous le gouvernement ? Le gouvernement est un coupe-gorge. On a annoncé une chose, il faut bien qu’on la fasse ; il faut bien que ce qui est commencé s’achève ; puisqu’on sauve la société, il faut bien qu’on extermine le peuple.

Est-ce qu’il n’y a pas des nécessités sociales ? Est-ce qu’il ne faut pas que Béville ait quatre-vingt-sept mille francs par an, et Fleury quatre-vingt-quinze mille ? Est-ce qu’il ne faut pas que le grand aumônier Menjaud, évêque de Nancy, ait trois cent quarante-deux francs par jour ? et que Bassano et Cambacérès aient par jour chacun trois cent quatre-vingt-trois francs, et Vaillant quatre cent soixante-huit, et Saint-Arnaud huit cent vingt-deux ? Est-ce qu’il ne faut pas que Louis Bonaparte ait par jour soixante-seize mille sept cent douze francs ? Peut-on être empereur à moins ?

En un clin d’œil il y eut sur le boulevard une tuerie longue d’un quart de lieue. Onze pièces de canon effondrèrent l’hôtel Sallandrouze. Le boulet troua de part en part vingt-huit maisons. Les Bains de Jouvence furent sabordés. Tortoni fut massacré. Tout un quartier de Paris fut plein d’une immense fuite et d’un cri terrible. Partout, mort subite. On ne s’attend à rien. On tombe. D’où cela vient-il ? D’en haut, disent les Te Deum d’évêques. D’en bas, dit la vérité.

De plus bas que le bagne, de plus bas que l’enfer.

C’est la pensée de Caligula exécutée par Papavoine.

Xavier Durieu entre sur le boulevard. Il le raconte : – J’ai fait soixante pas, j’ai vu soixante cadavres. Et il recule. Etre dans la rue est un crime, être chez soi est un crime. Les égorgeurs montent dans les maisons et égorgent. Cela s’appelle chaparder dans l’infâme argot du carnage. – Chapardons tout ! crient les soldats.

Adde, libraire, boulevard Poissonnière, n° 17, est sur sa porte ; on le tue. Au