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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/72

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pièces du parc de réserve, et ne s’en alla que lorsque toutes les batteries furent prêtes à marcher.

De certains préparatifs suspects se multipliaient. Vers midi, les ouvriers d’administration et les infirmiers vinrent établir au numéro 2 du faubourg Montmartre une sorte de vaste ambulance ; il y eut comme un encombrement de civières. – Pourquoi tout cela ? disait la foule.

Le docteur Deville, qui avait soigné Espinasse blessé, l’aperçut sur le boulevard et lui demanda : – Jusqu’où irez-vous ?

La réponse d’Espinasse est historique.

Il répondit : – Jusqu’au bout.

Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire jusqu’aux boues.

A deux heures, cinq brigades, de Cotte, Bourgon, Canrobert, Dulac et Reibell, cinq batteries d’artillerie, seize mille quatre cents hommes, infanterie et cavalerie, lanciers, cuirassiers, grenadiers, canonniers, étaient échelonnés, sans qu’on pût deviner pourquoi, entre la rue de la Paix et le faubourg Poissonnière. Des pièces de canon étaient braquées à l’entrée de toutes les rues ; il y en avait onze en batterie rien que sur le boulevard Poissonnière. Les fantassins avaient le fusil haut, les cavaliers avaient le sabre nu. Qu’est-ce que cela voulait dire ? C’était une curiosité, cela valait la peine d’être vu ; et des deux côtés des trottoirs, de tous les seuils des boutiques, de tous les étages des maisons, étonnée, ironique, confiante, la foule regardait.

Peu à peu cependant, cette confiance diminua ; l’ironie s’effaça devant l’étonnement ; l’étonnement se changea en stupeur. Ceux qui ont traversé cette minute extraordinaire ne l’oublieront pas. Il était évident qu’il y avait quelque chose là-dessous. Mais quoi ? Obscurité profonde. Se figure-t-on Paris dans une cave ? On sentait sur soi un plafond bas. On était comme muré dans l’inattendu et dans l’inconnu. On devinait quelque part une volonté mystérieuse. Mais après tout on était fort ; on était la République, on était Paris, on était la France ; que pouvait-on craindre ? Rien. Et l’on criait : A bas Bonaparte ! Les troupes continuaient à se taire, mais les sabre restaient hors du fourreau, et la mèche allumée des canons fumait au coin des rues. Le nuage devenait à chaque instant plus noir, plus sourd et plus muet. Cette épaisseur d’ombre était tragique. On y sentait le penchement des catastrophes et la présence d’un malfaiteur ; la trahison serpentait dans cette nuit ; et nul ne peut prévoir où s’arrêtera le glissement d’une pensée affreuse quand les événements sont en plan incliné.

Qu’allait-il sortir de ces ténèbres ?