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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/71

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— Non, lui dis-je. La tête de cet homme ne tombera pas.

— Comment ?

— Je ne veux pas !

— Pourquoi ?

— Parce que, dis-je, après un tel crime, laisser vivre Louis Bonaparte, c’est abolir la peine de mort.

Ce généreux Michel (de Bourges) resta un instant rêveur, puis me serra la main.

Un crime est une occasion et nous donne toujours le choix, et il vaut mieux en faire sortir un progrès qu’un supplice. C’est ce que comprit Michel (de Bourges).

Du reste, ce détail indique à quel point nous espérions. L’apparence était pour nous ; le fond, non. Saint-Arnaud avait des ordres. On les verra. Des incidents singuliers se produisaient.

Vers midi, un général était à cheval sur la place de la Madeleine, pensif, devant ses troupes indécises. Il hésitait. Une voiture s’arrêta, une femme en descendit et vint parler bas au général. La foule put la voir. Le représentant Raymond, qui demeurait place de la Madeleine, n° 4, la vit de sa fenêtre. Cette femme était madame K. Le général, courbé sur son cheval, écouta, puis fit le geste accablé d’un vaincu. Madame K. remonta dans sa voiture. Cet homme, dit-on, aimait cette femme. Elle pouvait, selon le côté de sa beauté dont on était fasciné, inspirer l’héroïsme ou le crime. Cette beauté étrange se composait d’une blancheur d’ange et d’un regard de spectre.

Ce fut le regard qui vainquit.

Cet homme n’hésita plus. Il entra lugubrement dans l’aventure.

De midi à deux heures, il y eut dans cette immense ville livrée à l’inconnu on ne sait quelle farouche attente. Tout était calme et horrible. Les régiments et les batteries attelées quittaient les faubourgs et se massaient sans bruit autour des boulevards. Pas un cri dans les rangs de la troupe. Un témoin dit : « Les soldats marchaient d’un air bonhomme. » Sur le quai de la Ferronnerie, encombré de bataillons depuis le matin du 2 décembre, il n’y avait plus qu’un poste de gardes municipaux. Tout refluait vers le centre, le peuple aussi bien que l’armée ; le silence de l’armée avait fini par gagner le peuple. On s’observait.

Les soldats avaient chacun trois jours de vivres et six paquets de cartouches.

On a su depuis qu’il se dépensa en ce moment-là pour dix mille francs d’eau-de-vie par jour pour chaque brigade.

Vers une heure, Magnan alla à l’Hôtel de Ville, fit atteler sous ses yeux les