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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/70

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Ajoutons, ce qui n’est pas une contradiction, qu’en même temps on augmentait la garnison de Mazas. On y introduisit douze cents hommes de plus, par détachements de cent hommes, en espaçant leurs entrées, à petites doses, nous dit un témoin. Plus tard encore, quatre cents hommes. On leur distribua cent litres d’eau-de-vie. Un litre pour seize hommes. Les prisonniers entendaient aller et venir l’artillerie autour de la prison.

La fermentation gagnait les quartiers les plus paisibles. Mais le centre de Paris était surtout menaçant. Le centre de Paris est une mêlée de rues qui semble faite pour la mêlée des émeutes. La Ligue, la Fronde, la Révolution, il faut sans cesse rappeler ces faits utiles, le 14 juillet, le 10 août, 1792, 1830, 1848, sont sortis de là. Ces vaillantes vieilles rues étaient réveillées. A onze heures du matin, de Notre-Dame à la Porte Saint-Martin, il y avait soixante-dix-sept barricades. Trois d’entre elles, celle de la rue Maubuée, celle de la rue Bertin-Poirée, celle de la rue Guérin-Boisseau, atteignaient la hauteur d’un deuxième étage ; la barricade de la Porte Saint-Denis était presque aussi hérissée et aussi farouche que le barrage du faubourg Saint-Antoine en juin 1848. La poignée des représentants du peuple s’était abattue comme une dispersion de flammèches sur ces célèbres carrefours inflammables. Semence d’incendie. Le feu avait pris. L’antique quartier central des Halles, cette ville qui est dans la ville, criait : A bas Bonaparte ! On huait la police, on sifflait les troupes. Quelques régiments semblaient interdits. On leur criait : La crosse en l’air ! Du haut des fenêtres les femmes encourageaient la construction des barricades. Il y avait de la poudre, il y avait des fusils. Maintenant nous n’étions plus seuls. Nous voyions dans l’ombre se dresser derrière nous la tête énorme du peuple.

L’espérance à présent était de notre côté. L’oscillation des incertitudes avait fini par se fixer, et nous étions, j’y insiste, presque en pleine confiance.

Il y eut un moment où, les bonnes nouvelles se multipliant, cette confiance fut telle, que nous, qui avions fait de notre vie l’enjeu de cette partie suprême, pris d’une joie irrésistible en présence du succès d’heure en heure plus certain, nous nous levâmes et nous nous embrassâmes. Michel (de Bourges) était particulièrement l’offensé de Bonaparte, car il avait cru à sa parole, et il avait été jusqu’à dire : C’est mon homme. Il était, de nous quatre, le plus indigné. Il eut un éclair de victoire sombre. Il frappa du poing sur la table et s’écria : – Oh ! le misérable ! demain… – et il frappa du poing une deuxième fois – demain, sa tête tombera en place de Grève devant la façade de l’Hôtel de Ville !

Je le regardai.