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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/163

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— Ce n’est pas pour cela que vous êtes condamné. Cherchez bien.

— Je ne trouve rien.

— Quoi ! vous n’avez pas été au café ?

— Si ! j’ai déjeuné.

— Vous n’avez pas causé ?

— Si. Peut-être.

— Vous n’avez pas ri ?

— J’ai peut-être ri.

— De qui ? De quoi ?

— De ce qui se passe. C’est vrai, j’ai eu tort de rire.

— En même temps vous parliez ?

— Oui.

— De qui ?

— Du président.

— Que disiez-vous ?

— Parbleu, ce qu’on peut dire, qu’il avait manqué à son serment.

— Ensuite ?

— Qu’il n’avait pas le droit d’arrêter les représentants.

— Vous avez dit cela ?

— Oui. Et j’ai ajouté qu’il n’avait pas le droit de tuer les gens sur le boulevard…

Ici le condamné s’interrompt et s’écrie :

— Et là-dessus on m’envoie à Cayenne !

Le juge regarde fixement le condamné et répond :

— Eh bien ?

Autre forme de la justice :

Trois individus quelconques, trois fonctionnaires destituables, un préfet, un soldat, un procureur, ayant pour conscience le coup de sonnette de Louis Bonaparte, s’asseyaient à une table, et jugeaient. Qui ? Vous, moi, nous, tout le monde. Pour quels crimes ? Ils inventaient les crimes. Au nom de quelles lois ? Ils inventaient les lois. Quelles peines appliquaient-ils ? Ils inventaient les peines. Connaissaient-ils l’accusé ? Non. L’entendaient-ils ? Non. Le voyaient-ils ? Non. Quels avocats écoutaient-ils ? Aucun. Quels témoins interrogeaient-ils ? Aucun. Quel débat engageaient-ils ? Aucun. Quel public appelaient-ils ? Aucun. Ainsi ni public, ni débat, ni défenseurs, ni témoins, des juges qui ne sont pas des magistrats, un jury où il n’y a pas de jurés, un tribunal qui n’est pas un tribunal, des délits imaginaires, des peines inventées, l’accusé absent, la loi absente ; de toutes ces choses qui ressemblent à un songe il sortit une réalité : la condamnation des innocents.