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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/162

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Le dossier examiné, les juges consultés, le colonel prenait une plume et mettait au bout de la ligne accusatrice l’un de ces trois signes :

— + O

— signifiait envoi à Lambessa.

+ signifiait déportation à Cayenne. (La guillotine sèche. La mort.)

O signifiait acquittement.

Pendant que cette justice travaillait, l’homme sur lequel elle travaillait était quelquefois encore libre, il allait et venait, tranquille ; brusquement on l’arrêtait, et, sans savoir ce qu’on lui voulait, il partait pour Lambessa ou pour Cayenne.

Sa famille souvent ignorait ce qu’il était devenu.

On demandait à une femme, à une sœur, à une fille, à une mère :

— Où donc est votre mari ?

— Où donc est votre frère ?

— Où donc est votre père ?

— Où donc est votre fils ?

La femme, la sœur, la fille, la mère, répondait :

— Je ne sais pas.

Une seule famille, dans l’Allier, la famille Préveraud, du Donjon, a eu onze de ses membres frappés, un de la peine de mort, les autres du bannissement et de la déportation.

Un marchand de vin des Batignolles nommé Brisadoux a été déporté à Cayenne pour cette ligne de son dossier : Son cabaret est fréquenté par les socialistes.

Voici un dialogue exact, et saisi sur le vif, entre un colonel et son condamné :

— Vous êtes condamné.

— Ah çà, pourquoi ?

— Ma foi, je ne le sais pas trop moi-même. Faites votre examen de conscience. Voyez ce que vous avez fait.

— Moi ?

— Oui, vous.

— Comment ! moi !

— Vous devez avoir fait quelque chose.

— Mais non, je n’ai rien fait. Je n’ai pas même fait mon devoir. J’aurais dû prendre mon fusil, descendre dans la rue, haranguer le peuple, faire des barricades ; je suis resté chez moi, platement, comme un fainéant (l’accusé rit), c’est de cela que je m’accuse.