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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/160

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s’était endormi. Tout à coup Préveraud sentit un genou presser le sien. C’était le genou de la police. Une botte se posa mollement sur son pied, c’était la botte de la maréchaussée. Une idylle venait de germer dans l’âme du gendarme. Il pressa d’abord tendrement le genou de Préveraud, puis, enhardi par l’heure obscure et par le mari endormi, il risqua sa main jusqu’à l’étoffe de la robe, cas prévu par Molière ; mais la belle voilée était vertueuse. Préveraud, plein de surprise et de rage, repoussa la main du gendarme avec douceur. Le danger était extrême. Trop d’amour du gendarme, une audace de plus, pouvait amener l’inattendu ; cet inattendu changeait brusquement l’églogue en procès-verbal, refaisait du faune un sbire, et transfigurait Tircis en Vidocq, et l’on eût pu voir cette chose étrange : un passant guillotiné parce qu’un gendarme a commis un attentat à la pudeur. Préveraud recula, se rencoigna, maintint les plis de sa robe, déroba ses jambes sous la banquette, continua d’être énergiquement vertueux. Cependant les entreprises du gendarme ne se décourageaient pas, et le péril devenait d’instant en instant plus pressant. La lutte était silencieuse, mais obstinée, caressante d’un côté, furieuse de l’autre ; l’obstacle excitait le gendarme. Terrier dormait. Tout à coup le train s’arrêta, une voix cria : Quiévrain ! et la portière s’ouvrit. On était en Belgique. Le gendarme, forcé de s’arrêter et de rentrer en France, se leva pour descendre, et au moment où il quittait le marchepied et où il touchait terre, il entendit derrière lui sortir de dessous le voile de dentelle ces paroles expressives : Va-t’en, ou je te casse la gueule !