Ouvrir le menu principal

Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/150

Cette page n’a pas encore été corrigée


de Sébastien del Piombo, errant hors du tableau de Lazare ; et j’avais devant les yeux un petit jeune homme maigre et blême avec des lunettes. Mais ce qu’il n’avait pu changer et ce que je retrouvai tout de suite, c’est le grand cœur, la pensée haute, l’esprit énergique, l’indomptable bravoure ; et si je ne le reconnus pas au visage, je le reconnus au serrement de main.

Edgar Quinet fut emmené le 10 par une noble femme valaque, la princesse Cantacuzène, qui se chargea de le conduire à la frontière et qui tint parole. C’était malaisé. Quinet avait un passeport d’étranger au nom de Grubesko, il était valaque et il était convenu qu’il ne savait pas parler le français, lui qui l’écrit en maître. Le voyage fut périlleux. On demanda les passeports sur toute la ligne, à partir de l’embarcadère. A Amiens, on fut particulièrement soupçonneux. Mais à Lille, le danger fut grand. Les gendarmes parcoururent les wagons l’un après l’autre, y entrèrent une lanterne à la main, et comparèrent les signalements aux voyageurs. Plusieurs, qui parurent suspects, furent arrêtés et immédiatement jetés en prison. Edgar Quinet, assis à côté de Mme Cantacuzène, attendait le tour de son wagon. Enfin on y arriva. Mme Cantacuzène se pencha vivement vers les gendarmes et se hâta de présenter son passeport. Mais le brigadier repoussa le passeport de Mme Cantacuzène en disant : – C’est inutile, madame. Nous n’avons que faire des passeports des femmes. Et il demanda rudement à Quinet : – Vos papiers ? Quinet tenait son passeport tout déployé. Le gendarme lui dit : – Descendez du wagon, qu’on compare votre signalement. Il descendit. Mais précisément le passeport valaque ne contenait aucun signalement. Le brigadier fronça le sourcil et dit aux argousins : – Passeport irrégulier ! Allez chercher le commissaire !

Tout semblait perdu, mais Mme Cantacuzène se mit alors à adresser à Quinet les paroles les plus valaques du monde avec un aplomb et une volubilité incroyables, si bien que le gendarme, convaincu qu’il avait affaire à la Valachie en personne et voyant le convoi prêt à partir, rendit son passeport à Quinet en lui disant : – Bah ! allez-vous-en ! – Quelques heures après, Edgar Quinet était en Belgique. Arnaud (de l’Ariège) eut aussi ses péripéties. Il était signalé ; il fallait le cacher. Arnaud étant catholique, Mme Arnaud s’adressa aux prêtres ; l’abbé Deguerry se déroba, l’abbé Maret accepta ; l’abbé Maret fut brave et bon. Arnaud (de l’Ariège) resta caché quinze jours chez ce digne prêtre. Il écrivit, de chez l’abbé Maret, une lettre à l’archevêque de Paris pour l’engager à refuser le Panthéon, qu’un décret de Louis Bonaparte ôtait à la France et donnait à Rome. Cette lettre mit l’archevêque en colère. Arnaud proscrit gagna Bruxelles, et c’est là que mourut à l’âge de dix-huit mois la «