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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/118

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un recoin à l’entrée du passage quelques planches qui servaient à la fermeture d’une échoppe et que l’échoppier avait l’habitude de déposer là. Ils se blottirent sous ces planches.

Les soldats qui avaient pris la barricade, après avoir fouillé les rues, songèrent à fouiller le passage. Ils escaladèrent les grilles, eux aussi, cherchèrent partout avec des lanternes, et ne trouvèrent rien. Ils s’en allaient, quand l’un d’eux aperçut sous les planches le pied d’un des trois malheureux qui dépassait le bord.

On les tua tous trois sur place à coups de bayonnette. Ils criaient : – Tuez-nous tout de suite ! Fusillez-nous ! Ne nous faites pas languir.

Les marchands des boutiques voisines entendaient ces cris, mais n’osaient ouvrir leurs portes ni leurs fenêtres, de peur, disait l’un d’eux le lendemain, qu’on ne leur en fît autant.

L’exécution terminée, les bourreaux laissèrent les trois victimes gisantes dans une mare de sang sur le pavé du passage. L’un de ces malheureux n’expira que le lendemain à huit heures du matin.

Personne n’avait osé demander grâce ; personne n’osa porter secours. On le laissa mourir là.

Un des combattants de la barricade de la rue Beaubourg eut moins de malheur.

On le poursuivait. Il se jeta dans un escalier, gagna un toit, et de là un couloir qui se trouva être le corridor d’en haut d’un hôtel garni. Une clef était à une porte. Il ouvrit hardiment et se trouva face à face avec un homme qui allait se coucher. C’était un voyageur fatigué qui était arrivé le soir même à cet hôtel. Le fugitif dit au voyageur : – Je suis perdu, sauvez-moi ! et lui explique la chose en trois mots. Le voyageur lui dit : – Déshabillez-vous et couchez-vous dans mon lit. Puis il alluma un cigare et se mit à fumer paisiblement. Comme l’homme de la barricade venait de se coucher, on frappa à la porte. C’étaient les soldats qui fouillaient la maison. Aux questions qu’ils lui firent, le voyageur montra le lit et dit : – Nous ne sommes que deux ici. Nous sommes arrivés tantôt. Je fume mon cigare, et mon frère dort. Le garçon d’hôtel, questionné, confirma les dires du voyageur, les soldats s’en allèrent, et personne ne fut fusillé.

Disons-le, les soldats victorieux tuèrent moins que la veille. On ne massacra pas tout dans les barricades prises. L’ordre avait été donné ce jour-là de faire des prisonniers. On put croire même à une certaine humanité. Qu’était cette humanité ? Nous l’allons voir.

A onze heures du soir, tout était fini.