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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/117

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V. Autres choses noires

Yvan avait revu Conneau. Il nous confirma le détail précisé dans le billet d’Alexandre Dumas à Bocage. Avec le fait nous eûmes les noms. Le 3 décembre, chez M. Abbatucci, rue Caumartin, n° 31, en présence du docteur Conneau et de Piétri, un corse, né à Vezzani, nommé Jacques-François Criscelli [1], homme attaché au service personnel et secret de Louis Bonaparte, avait reçu de la bouche de Piétri l’offre de vingt-cinq mille francs « pour prendre ou tuer Victor Hugo ». Il avait accepté, et dit : – C’est bon, si je suis seul. Mais si nous sommes deux ?…

Piétri avait répondu :

— Ce sera cinquante mille francs.

Cette communication, accompagnée de prières instantes, m’avait été faite par Yvan, rue du Mont-Thabor, pendant que nous étions encore chez Dupont White.

Cela dit, je continue le récit.

Le massacre du 4 ne produisit tout son effet que le lendemain 5 ; l’impulsion donnée par nous à la résistance dura encore quelques heures, et, à la nuit tombante, dans le pâté de maisons compris de la rue du Petit-Carreau à la rue du Temple, on se battit. Les barricades Pagevin, Neuve-Saint-Eustache, Montorgueil, Rambuteau, Beaubourg, Transnonain, furent vaillantes ; il y eut là un enchevêtrement de rues et de carrefours impénétrable, barricadé par le peuple, cerné par l’armée.

L’assaut fut inexorable et acharné.

La barricade de la rue Montorgueil fut une de celles qui tinrent le plus longtemps. Il fallut un bataillon et du canon pour l’emporter. Au dernier moment, elle n’était plus défendue que par trois hommes, deux commis de magasin et un limonadier d’une rue voisine. Quand l’assaut fut donné, la nuit était épaisse, les trois combattants s’échappèrent. Mais ils étaient cernés. Pas d’issue. Pas une porte ouverte. Ils escaladèrent la grille du passage Verdeau, comme Jeanty Sarre et Charpentier passage du Saumon, sautèrent par-dessus et s’enfuirent dans le passage. Mais l’autre grille était fermée, et, comme à Jeanty Sarre et à Charpentier, le temps leur manquait pour l’escalader. D’ailleurs ils entendaient les soldats venir des deux côtés. Il y avait dans

  1. C’est ce même Criscelli qui, plus tard, à Vaugirard, rue de Trancy, tua, par mission spéciale du préfet de police, un nommé Kelch, « soupçonné de tramer l’assassinat de l’empereur ».