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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/113

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la barricade. Il n’avait pu faire que quelques pas dans la rue. Il tenait la main sur sa poitrine où il avait reçu une balle à bout portant. Il leur dit d’une voix qui articulait à peine : – La barricade est prise. Sauvez-vous !

— Non, dit Jeanty Sarre, j’ai mon fusil à décharger.

Jeanty Sarre rentra dans la barricade, tira son coup de fusil, et s’en alla.

Rien de plus effroyable que l’intérieur de la barricade prise.

Les républicains accablés par le nombre ne résistaient plus. Les officiers criaient : – Pas de prisonniers ! Les soldats tuaient ceux qui étaient debout et achevaient ceux qui étaient tombés. Plusieurs attendirent la mort la tête haute. Des mourants se relevaient et criaient : – Vive la République ! Quelques soldats broyaient à coups de talon la face des morts pour qu’on ne les reconnût pas. On voyait étendu parmi les cadavres au milieu de la barricade, les cheveux dans le ruisseau, le presque homonyme de Charpentier, Carpentier, délégué du comité socialiste du Xe arrondissement, qui avait été tué à la renverse de deux balles dans la poitrine. Une chandelle allumée, que les soldats avaient prise chez le marchand de vin, était posée sur un pavé.

Les soldats s’acharnaient. On eût dit qu’ils se vengeaient. De qui ? Un ouvrier nommé Paturel reçut trois balles et dix coups de bayonnette, dont quatre dans la tête. On le crut mort et l’on ne redoubla pas. Il se sentit fouiller. On lui prit dix francs qu’il avait sur lui. Il ne mourut que six jours après, et il a pu raconter les détails qu’on vient de lire. Notons en passant que le nom de Paturel ne se trouve sur aucun des inventaires de cadavres publiés par M. Bonaparte.

Soixante républicains s’étaient enfermés dans cette redoute du Petit-Carreau. Quarante-six s’y firent tuer. Ces hommes étaient venus là le matin, libres, fiers de combattre et joyeux de mourir. A minuit, c’était fini. Les fourgons de nuit portèrent le lendemain neuf cadavres au cimetière des hospices et trente-sept à Montmartre.

Jeanty Sarre avait miraculeusement échappé, ainsi que Charpentier et un troisième dont on n’a pu retrouver le nom. Ils se glissèrent le long des maisons et arrivèrent au passage du Saumon. Les grilles qui ferment le passage la nuit n’atteignent pas jusqu’au cintre de la porte. Ils les escaladèrent et enjambèrent par-dessus les pointes au risque de s’y déchirer. Jeanty Sarre fit l’escalade le premier ; parvenu en haut, une des lances de la grille traversa son pantalon, l’accrocha, et Jeanty Sarre tomba la tête en avant sur le pavé. Il se releva, il n’était qu’étourdi. Les deux autres le suivirent, se laissèrent glisser le long des barreaux, et tous trois se trouvèrent dans le passage. Une lampe qui brillait à l’une des extrémités l’éclairait faiblement. Cependant ils entendaient venir les soldats qui les poursuivaient. Pour s’