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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/111

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IV. Les Faits de la nuit. Le passage du Saumon

Quand de la barricade du Petit-Carreau on vit Dussoubs tomber, si glorieusement pour les siens, si honteusement pour ses meurtriers, il y eut un instant de stupeur.

Etait-ce possible ? Etait-ce bien là ce qu’on avait devant les yeux ? Un tel crime commis par nos soldats ? – L’horreur était dans les âmes.

Cet instant de surprise dura peu. – Vive la République ! cria la barricade tout d’une voix, et elle riposta au guet-apens par un feu formidable.

Le combat commença. Combat forcené du côté du coup d’État, lutte désespérée du côté de la République. Du côté, des soldats, une résolution affreuse et froide, l’obéissance passive et féroce, le nombre, les bonnes armes, les chefs absolus, des cartouches plein les gibernes. Du côté du peuple, pas de munitions, le désordre, la fatigue, l’épuisement, pas de discipline, l’indignation pour chef.

Il parait que, pendant que Dussoubs parlait, quinze grenadiers, commandés par un sergent nommé Pitrois, avaient réussi à se glisser dans l’obscurité, le long des maisons, et avaient, sans être aperçus ni entendus, pris position assez près de la barricade. Ces quinze hommes se groupèrent tout à coup, la bayonnette en avant, à vingt pas, prêts à escalader. Une décharge les accueillit. Ils reculèrent, laissant quelques cadavres dans le ruisseau. Le chef de bataillon Jeannin cria : – Finissons-en. – Le bataillon qui occupait la barricade Mauconseil parut alors tout entier, les bayonnettes hautes, sur la crête inégale de cette barricade, et de là, sans rompre ses lignes, d’un mouvement brusque, mais réglé et inexorable, s’élança dans la rue. Les quatre compagnies, serrées et comme mêlées et à peine entrevues, semblaient ne plus faire qu’un flot qui se précipitait à grand bruit du haut du barrage.

A la barricade du Petit-Carreau, on observait ce mouvement, et l’on avait suspendu le feu. – En joue, criait Jeanty Sarre, mais ne tirez pas. Attendez l’ordre.

Chacun s’épaula, les canons des fusils se posèrent entre les pavés, prêts à faire feu, et l’on attendit.

Le bataillon, une fois sorti de la redoute Mauconseil, se forma rapidement en colonne d’attaque, et un moment après on entendit le bruit intermittent du pas de course. C’était le bataillon qui arrivait.