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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/104

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— Pourquoi ça ?

— Parce que.

— Est-ce que tu es ton frère ?

— Oui, je suis mon frère. Aujourd’hui.

— Soit. Bonjour, Gaston.

Ils se serrèrent la main.

C’était Denis Dussoubs.

Il était pâle, tranquille et sanglant. Il s’était déjà battu le matin. Une balle, à une barricade du faubourg Saint-Martin, lui avait labouré la poitrine, avait glissé sur quelque argent qu’il avait dans son gilet et n’avait arraché que la peau. Il avait eu ce bonheur rare d’être égratigné par une balle. C’était comme un premier coup de griffe de la mort. Il portait une casquette, son chapeau étant resté dans la barricade où il avait combattu ; et il avait remplacé par un caban acheté chez un fripier son paletot troué par la balle, qui était fait de drap de Belle-Isle.

Comment était-il parvenu à la barricade du Petit-Carreau ? Il n’eût pu le dire. Il avait marché devant lui. Il s’était glissé de rue en rue. Le sort prend les prédestinés par la main et les conduit droit au but dans les ténèbres.

Au moment où il entrait dans la barricade on lui cria : – Qui vive ? Il répondit : – La République !

On vit Jeanty Sarre lui serrer la main. On demanda à Jeanty Sarre :

— Qui est-ce ?

Jeanty Sarre répondit :

— C’est quelqu’un.

Et il ajouta :

— Nous n’étions que soixante tout à l’heure, nous sommes cent maintenant.

Tous se pressèrent autour du nouveau venu. Jeanty Sarre lui offrit le commandement.

— Non, dit-il, il y a une tactique de barricade que je ne sais pas. Je serais mauvais chef, mais je suis bon soldat. Donnez-moi un fusil.

On s’assit sur les pavés. On échangea le récit de ce qu’on avait fait. Denis leur raconta les combats du faubourg Saint-Martin, Jeanty Sarre dit à Denis les combats de la rue Saint-Denis.

Pendant ce temps-là, les généraux préparaient la dernière attaque, ce que le marquis de Clermont-Tonnerre, en 1822, appelait le coup de collier, et ce que, en 1789, le prince de Lambesc appelait « le coup de bas ».

Il n’y avait plus dans tout Paris que ce point résistant. Ce nœud de barricades, ce réseau de rues crénelé comme une redoute, c’était là la dernière citadelle