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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/93

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l’homme tombait, cela se devinait à un éclat de rire. Lorsqu’une femme passait : – Tirez à la femme ! criaient les officiers ; tirez aux femmes ! »C’était là un des mots d’ordre ; sur le boulevard Montmartre, où l’on usait beaucoup de la bayonnette, un jeune capitaine d’état-major criait : Piquez les femmes ! »Une femme crut pouvoir traverser la rue Saint-Fiacre, un pain sous le bras ; un tirailleur l’abattit. »Rue Jean-Jacques-Rousseau on n’allait pas jusque-là ; une femme cria : vive la République ! elle fut seulement fouettée par les soldats. Mais revenons au boulevard. »Un passant, huissier, fut visé au front et atteint. Il tomba sur les mains et sur les genoux en criant : grâce ! Il reçut treize autres balles dans le corps. Il a survécu. Par un hasard inouï, aucune blessure n’était mortelle. La balle du front avait labouré la peau et fait le tour du crâne sans le briser. »Un vieillard de quatre-vingts ans, trouvé blotti on ne sait où, fut amené devant le perron du Prophète et fusillé. Il tomba. – Il ne se fera pas de bosse à la tête, dit un soldat. Le vieillard était tombé sur un monceau de cadavres. Deux jeunes gens d’Issy, mariés depuis un mois et ayant épousé les deux sœurs, traversaient le boulevard, venant de leurs affaires. Ils se virent couchés en joue. Ils se jetèrent à genoux, ils criaient : nous avons épousé les deux sœurs ! On les tua. Un marchand de coco, nommé Robert et demeurant faubourg Poissonnière, n° 97[1], s’enfuyait rue Montmartre, sa fontaine sur le dos. On le tua. Un enfant de treize ans, apprenti sellier, passait sur le boulevard devant le café Vachette ; on l’ajuste. Il pousse des cris désespérés ; il tenait à la main une bride de cheval ; il l’agitait en disant : je fais une commission. On le tua. Trois balles lui trouèrent la poitrine. Tout le long du boulevard on entendait les hurlements et les soubresauts des blessés que les soldats lardaient à coups de bayonnette et laissaient là sans même les achever. »Quelques bandits prenaient le temps de voler. Un caissier d’une association dont le siège était rue de la Banque sort de sa caisse à deux heures, va rue Bergère toucher un effet, revient avec l’argent, est tué sur le boulevard. Quand on releva son cadavre, il n’avait plus sur lui ni sa bague, ni sa montre, ni la somme d’argent qu’il rapportait. »

  1. On peut nommer le témoin qui a vu ce fait. Il est proscrit. C’est le représentant du peuple Versigny. Il dit :

    « Je vois encore, à la hauteur de la rue du Croissant, un malheureux limonadier ambulant, sa fontaine en fer-blanc sur le dos, chanceler, puis s’affaisser sur lui-même et tomber mort contre une devanture de boutique. Lui seul, ayant pour toute arme sa sonnette, avait eu les honneurs d’un feu de peloton. »

    Le même témoin ajoute : « Les soldats balayaient à coups de fusil des rues où il n’y avait pas un pavé remué, pas un combattant. »