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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/460

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Ce cortège sinistre venait de la rue Aumaire. Vers huit heures, une trentaine d’ouvriers qui s’étaient recrutés aux environs des Halles, les mêmes qui le lendemain construisirent la barricade de la rue Guérin-Boisseau, étaient arrivés rue Aumaire par la rue du Petit-Lion, la rue Neuve-Bourg-l’Abbé et le carré Saint-Martin. Ils venaient combattre, mais l’action était finie sur ce point. L’infanterie s’était retirée après avoir défait les barricades. Deux cadavres, un vieillard de soixante-dix ans et un jeune homme de vingt-cinq ans, gisaient au coin de la rue, sur le pavé, face découverte, le corps dans une flaque de sang, la tête sur le trottoir où ils étaient tombés. Tous deux étaient vêtus de paletots et semblaient appartenir à la classe bourgeoise.

Le vieux avait son chapeau à côté de lui ; c’était une figure vénérable, barbe blanche, cheveux blancs, l’air calme. Une balle lui avait traversé le crâne.

Le jeune avait eu la poitrine percée de plusieurs chevrotines. L’un était le père, l’autre était le fils. Le fils ayant vu tomber son père avait dit : Je veux mourir. Tous deux étaient couchés l’un près de l’autre.

Il y avait devant la grille du Conservatoire des arts et métiers une maison en construction ; on alla y chercher deux planches, on étendit les cadavres sur ces planches, la foule les souleva sur ses épaules, on apporta des torches et l’on se mit en marche. Rue Saint-Denis, un homme en blouse blanche leur barra le passage. – Où allez-vous ? leur dit-il. Vous allez attirer des malheurs ! Vous faites les affaires des vingt-cinq francs ! – A bas la police ! à bas la blouse blanche ! cria la foule. L’homme s’esquiva.

L’attroupement se grossissait chemin faisant, la foule s’ouvrait et répétait en chœur la Marseillaise, mais à part quelques sabres, personne n ’était armé. Sur le boulevard, l’émotion fut profonde. Les femmes joignaient les mains de pitié. On entendait des ouvriers s’écrier : – Et dire que nous n’avons pas d’armes !

Le cortège, après avoir quelque temps suivi les boulevards, rentra dans les rues, suivi de toute une multitude attendrie et indignée. Il gagna ainsi la rue des Gravilliers. Là une escouade de vingt sergents de ville, sortant brusquement d’une rue étroite, se rua l’épée haute sur les hommes qui portaient les civières et jeta les cadavres dans la boue. Un bataillon de chasseurs survint au pas de course et mit fin à la lutte à coups de bayonnette. Cent deux citoyens prisonniers furent conduits à la préfecture. Les deux cadavres reçurent plusieurs coups d’épée dans la mêlée et furent tués une seconde fois. Le brigadier Revial, qui commandait l’escouade de sergents de ville, a eu la croix pour ce fait d’armes.

Chez Marie nous étions au moment d’êtres cernés. Nous nous décidâmes à quitter la rue Croix-des-Petits-Champs.