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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/436

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de rares qualités politiques comme secrétaire général du ministère des affaires étrangères sous Bastide ; il vint s’offrir à nous, ainsi qu’avait déjà fait dans la matinée le brave et patriote libraire Hingray. Hetzel savait que ce qui nous manquait surtout, c’était une imprimerie. Tant que nous n’avions pas une imprimerie, nous n’avions pas la parole, et Louis Bonaparte parlait seul. Hetzel avait été trouver un imprimeur qui lui avait dit : Forcez-moi, mettez-moi le pistolet sous la gorge, j’imprimerai tout ce que vous voudrez. Il ne s’agissait donc plus que de réunir quelques amis, de s’emparer de cette imprimerie de vive force, de s’y barricader, et d’y soutenir un siège au besoin pendant qu’on imprimerait nos proclamations et nos décrets ; Hetzel nous l’offrait. Un détail de son arrivée au lieu de notre réunion mérite d’être noté. Comme il approchait de la porte cochère, il vit, dans l’espèce de crépuscule de ce triste jour de décembre, un homme debout et immobile à quelque distance et qui semblait guetter. Il alla à cet homme et reconnut l’ancien commissaire de police de l’Assemblée, M. Yon.

— Que faites-vous là ? dit brusquement Hetzel. Est-ce que vous êtes là pour nous arrêter ? En ce cas, voici ce que j’ai pour vous. – Et il tira deux pistolets de ses poches.

M. Yon répondit en souriant :

— Je veille en effet, non contre vous, mais pour vous ; je vous garde.

M. Yon sachant notre réunion chez Landrin, et craignant que nous n’y fussions arrêtés, faisait spontanément la police pour nous.

Hetzel s’était déjà ouvert de son projet au représentant Labrousse qui devait l’accompagner et lui donner l’appui moral de l’Assemblée dans sa périlleuse expédition. Un premier rendez-vous, convenu entre eux, au café Cardinal, ayant manqué, Labrousse avait laissé au maître du café pour Hetzel un billet ainsi conçu : – Madame Elisabeth attend M. Hetzel rue des Moulins, n° 10. – C’est sur ce mot qu’Hetzel était venu.

Nous acceptâmes les offres d’Hetzel, et il fut entendu qu’à la nuit tombante le représentant Versigny, qui remplissait les fonctions de secrétaire du comité, lui porterait nos proclamations, nos décrets, les nouvelles qui nous seraient parvenues, et tout ce que nous jugerions à propos de publier. On régla qu’Hetzel attendrait Versigny sur le trottoir du bout de la rue Richelieu qui longe le café Cardinal.

Cependant Jules Favre, Michel (de Bourges) et moi, nous avions rédigé le décret final qui devait combiner la déchéance votée par la droite avec la mise hors la loi votée par nous. Nous rentrâmes dans le salon pour le lire aux représentants assemblés et le leur faire signer.

En ce moment la porte s’ouvrit et Emile de Girardin se présenta. Depuis la veille nous ne l’avions pas encore vu.